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ARTISTES
DE A à Z


Caroline DUCHATELET 

« Il y a dans notre vie des matins privilégiés où l’avertissement nous parvient, où dès l’éveil résonne pour nous, à travers une flânerie désœuvrée qui se prolonge, une note plus grave, comme on s’attarde, le cœur brouillé, à manier un à un les objets familiers de sa chambre à l’instant d’un grand départ. Quelque chose comme une alerte lointaine se glisse jusqu’à nous dans ce vide clair du matin plus rempli de présages que les songes; c’est peut-être le bruit d’un pas isolé sur le pavé des rues, ou le premier cri d’un oiseau parvenu faiblement à travers le dernier sommeil; mais ce bruit de pas éveille dans l’âme une résonance de cathédrale vide, ce cri passe comme sur les espaces du large, et l’oreille se tend dans le silence sur un vide en nous qui soudain n’a pas plus d’écho que la mer. Notre âme s’est purgée de ses rumeurs et du brouhaha de foule qui l’habite; une note fondamentale se réjouit en elle qui en éveille l’exacte capacité. Dans la mesure intime de la vie qui nous est rendue, nous renaissons à notre force et à notre joie, mais parfois cette note est grave et nous surprend comme le pas d’un promener qui fait résonner une caverne: c’est qu’une brèche s’est ouverte pendant notre sommeil, qu’une paroi nouvelle s’est effondrée sous la poussée de nos songes, et qu’il nous faudra vivre maintenant pour de longs jours comme dans une chambre familière dont la porte battrait inopinément sur une grotte.» 

Le rivage des Syrtes, Julien Gracq

 

“There are mornings in our lives unlike any others when a warning is sounded, when the moment we open our eyes a more serious note reverberates, by way of prolonged idle musings, much in the way we linger in a room with an uneasy heart picking up familiar objects, one by one, before setting off on a long journey. In this translucent emptiness of the morning, more steeped than dreams in things foretold, our ear is met with something like a distant alarm. Perhaps it is the sound of a solitary footstep on the street pavement, or of a bird’s first call faintly heard as sleep recedes; but this sound of footsteps stirs our soul like an echo in an empty cathedral, this birdcall seems to soar over an expanse of open sea; and in the silence, our ear stretches across an empty space inside of us that, all at once, has no other resonance but the sea. The usual noise and congestion of our soul has been wiped clean; it is stirred by a fundamental note of joy which awakens its true capacity. Through this intimate measure of our existence, we are revived in our strength and our happiness; yet sometimes the note is a grave one, and surprises us like the footfall of a wanderer echoing through a cavern. A gulf has opened during our sleep, another wall has collapsed under the pressure of our dreams, and we will now have to spend many long days in a room that seems familiar but whose door rattles open without warning onto a cave.”

The Opposing Shore (excerpt), Julien Gracq

 

 

« L’aube hivernale et pluvieuse du dimanche 2 décembre m’enveloppe d’obscurité. Une tache de lumière sourd de la nuit, particulièrement luminescente et dont l’intensité et la taille vont grandissant au cours de ce lever de jour jusqu’à ce que l’on puisse reconnaître ce qu’elle représente, sans que cela soit décisif. Dans ce mouvement de lumière, cette tache prend une forme sans être la chose : un point aveugle. Pourtant, par elle, s’ouvre le visible… »

Extrait de Comme une danse, de Térésa Faucon, in Caroline Duchatelet, ed. Villa saint-Clair, 2014.

Dimanche 2 décembre
2013
Video 6'30''

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« sunday, december 2. A wet winter daybreak envelops me in darkness. A particularly luminescent spot of light seeps out of the dark night, increasing in intensity and size as dawn progresses; I recognize a form, though what it is I’m not quite sure. The changing light gives shape to the spot but doesn’t turn it into an actual thing: a blind spot. Yet it is also where the visible begins…"

(Trad. Heather Allen)


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« En haut d’une fenêtre, du bleu apparaît dans un premier temps, puis un gris blanc l’emporte au fur et à mesure que les dernières croisées sont découvertes. L’éclosion du visible est toute concentrée sur ce verre qui, « perçant l’opacité du monde, met en acte sa visibilité ». « Il y a donc du diaphane. » Cette première forme (la fenêtre) est peu à peu retranchée par l’intensité du flux et s’efface avec l’éblouissement d’un instant. Des tons plus chauds gagnent alors que la lumière entre par une seconde fenêtre hors-champ. Cet espace répétitif invite encore à la variabilité temporelle plutôt qu’à son évolution, son écoulement. « Par ses propres moyens, le diaphane n’est ni visible ni lumineux, lorsque la lumière est absente, mais il reste en puissance dans l’obscurité et conditionne l’accès de la vue à la visibilité et aux couleurs lorsqu’il est en entéléchie, grâce à la présence de la lumière. » Avec le lever du jour, le passage de l’heure bleue, les changements de températures qui suscitent des variations de couleurs, le diaphane est en acte. De même avec les brumes, les brouillards, le givre et les vapeurs automnales de la vallée et du fleuve. »

Extrait de mercredi 7 novembre, de Térésa Faucon, in Caroline Duchatelet, temps d’automne, ed. Le Festin, 2013. Trad. Heather Allen

Mercredi 7 novembre
2013
Video 11’30’’

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«  In the upper part of a window, first a blue color appears, then a whitish gray takes over as the lower panes come to light. The emergence of the visible is entirely concentrated in this window, which by “piercing the opacity of the world enacts its visibility.” “Then, clearly, the diaphanous does exist.” The intensity of the flux gradually wins out over this initial form (the window), which ultimately disappears in a moment’s bedazzlement. Warmer tones start to appear as light comes through a second window, off-screen. This repetition of space suggests once more the variability of time rather than its evolution, or flow. “Translucence on its own is neither visible nor luminous when light is absent; but it remains a potentiality in the dark and determines the eye’s access to the visible and to colors when the presence of light brings it into a state of entelechy.” In the dawn series, of course, the advancing blue hour and the changing temperatures bring about color variations that enact the translucent. Just as the haze of fall, the mist, fog and frost in the valley and on the river, give a consistency to the air. »

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« Enveloppée par une matière humide », le corps filmant est à l’écoute de ces jeux de transparence et d’opacité, d’évanescence et d’épaisseur de la lumière. En lui résonne la musicalité du diaphane, au seuil du visible. « Ce sont des aubes sans formes, où rien ne se dessine. » Caroline Duchatelet se souvient du voile d’une nuit blanche près du cercle polaire. Monochrome gris. Ici, l’aube naît avec le bleu. Restée à l’état d’esquisse, cette aube n’a pas encore été recomposée, sa matière-temps sculptée par le montage. Pourtant déjà, l’espace danse : première impression de transparence, de vide, d’un bleu pur ; la lumière s’intensifiant, la couleur prend de la texture, les nuées se matérialisent et l’image gagne en blancheur et en opacité. « L’intensité croissante du jour est presque pure lumière épaisse, il y a juste quelques ombres, quelques profondeurs d'ombres. Quelque chose d'indiscernable se précise, puis disparaît. »

Extrait de mercredi 12 novembre, de Térésa Faucon, in Caroline Duchatelet, temps d’automne, ed. Le Festin, 2013. (Trad. Heather Allen)

Lundi 12 novembre
2013
Videogrammes, dimensions et composition variables
Co-production : Résidence(s) de l’Art en Dordogne, Agence culturelle Dordogne-Périgord, Association Les rives de l’art, Cave de Monbazillac

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“Enveloped in damp matter,” the body that films is in tune with the play of light, its translucence and opacity, its density and evanescence, with the musicality of the diaphanous, on the verge of the visible. “They are dawns without form, where nothing takes shape.” Duchatelet recalls the uniform haze of a white night near the polar circle, a monochromatic gray. Daybreak here is blue. A sketch for now that has yet to be restructured, to be sculpted in the editing room into a time/shape equation. Yet already we perceive a dance of space: an initial impression of transparency, and emptiness, that is pure blue; then an intensification of light, as color takes on a texture, mist materializes and the image becomes whiter and denser. “The day’s growing intensity is practically nothing but light itself, dense and pure, with a few shadows here and there, a few shadowy depths. An indistinguishable form takes shape, then disappears.”

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