François DEHOUX 

Longtemps installé en milieu rural, François Dehoux développe une recherche dans laquelle les questions sociologiques et environnementales sont centrales. Le parcours qu'il a suivi au sein de différents secteurs de l'artisanat s'associe à son intérêt pour les milieux naturels afin d'explorer l'alchimie d'un écosystème global.
Les gestes techniques traditionnels, les matières fondamentales et nos problématiques écologiques se rencontrent ainsi à travers les sculptures qu'il fabrique. Elles abordent nos décalages tout en puisant dans l'esprit d'une appartenance élémentaire, à la fois vivante et ancrée dans les origines.
Son processus de réflexion et de production suit un principe général d'extraction. Il s'apparente à la mise en culture des sols et à la fouille : gratter la surface des choses et les rendre perméables, solliciter le ténu et le caché pour expérimenter des intériorités jusqu'à mettre au jour des fragments. Au sein de cette sorte d'archéologie vivante, les formes révélées apparaissent comme des reliefs placés sous la lumière. Ils sont des affleurements auxquels correspondent autant d'éléments enfouis et inconnus. C'est un système de coexistence qui s'anime, dont l'équilibre se formule en offrant une place importante à sa dimension invisible.








François Dehoux sonde. Avec méticulosité, il tâte le terrain pour s'en faire une expérience sensible voire charnelle. Il s'enfonce avec délectation pour fouiller cette matrice, mettant en lumière par ses oeuvres ce qu'il en perçoit depuis l'autre côté, la surface. En dérangeant le monde souterrain, il frotte l'invisible, de ses phalanges et ses ongles. Sa production suit un principe d'extraction, extirpant les formes des profondeurs vers la lumière. L'élan révélateur est à rapprocher du procédé photographique. Sous le soleil, le temps et l'espace s'offrent à lui malléables, pour mieux les façonner selon les racines qu'il rencontrera. Et bien qu'il vagabonde beaucoup, ce rapport au sol détermine une logique à toujours ancrer la fabrication de ces sculptures quelque part. Lorsqu'il s'arrête, il creuse. Sa biographie témoigne d'odyssées l'ayant fait voir du pays, tour de France porté par un appétit à apprendre en faisant. Il s'est ainsi formé à la taille de pierre dans la Drôme, à la maçonnerie en Haute-Loire, à la menuiserie et la charpente en Maurienne, au maraîchage en Sologne, à la cordonnerie dans la Loire, à l'élevage biologique de chèvres dans le Jura, et de vaches en Ardèche puis en Suisse, ainsi qu'au paysagisme en Haute-Savoie, sans compter les nombreux chantiers de construction par monts et par vaux. Son activité artistique se voit aujourd'hui durablement soclée par ces professions manuelles, encadrées par un cursus académique en arts appliqués d'abord, et visuels ensuite, qu'il trouva nécessaire pour s'émanciper de la simple exécution. Tout cela réveille certaines passions Arts & Crafts au service du beau geste. Avec la fascination pour le progrès capital en moins. Car François Dehoux préfère parfois tourner le dos aux choses humaines. Et après avoir fait son trou, juste avant de partir, il plante quelques graines. Cela nous fera du persil, du cerfeuil et des carottes.

Joël Riff








« Peut-on même parler d'espace sauvage à propos de cette forêt à peine effleurée par les Achuar et qu'ils décrivent pourtant comme un immense jardin cultivé avec soin par un esprit ? Ce que nous appelons la nature est ici le sujet d'un rapport social ; prolongeant le monde de la maisonnée, elle est véritablement domestique jusque dans ses réduits les plus inaccessibles. »

Philippe Descola


Le monde est ordonné selon des codes. Il y a, contenu dans le code, la chaleur des usages et des coutumes mais aussi l'austérité de l'ordre. À l'artiste de comprendre les mécanismes de cette ingénierie immatérielle, d'y trouver des combinaisons, des compositions, des correspondances, afin de restituer une forme matérielle concrète.

Le code ne se mesure pas seulement à un ensemble de lois. Il est aussi le lieu du déchiffrage de signes, du mystère, du cryptogramme, du message à interpréter. Or, interpréter, c'est sonder la profondeur temporelle du code, déceler les médiations par lesquelles le code se transmet à travers les âges. Ce terrain à déchiffrer est celui du Temps.

Le code est donc une matière à travailler, exigeant technique et savoir-faire : il est tel un large vêtement dans le regard de l'Homme et qui recouvre le monde. Ce vêtement, l'artiste peut le coudre, le tresser, l'élargir, le couper. Il peut aussi, à force de travailler le matériau, tenter de le frotter, le gratter, jusqu'à laisser apercevoir un pan de chair du monde.

Ce monde, où les symboles naissent et meurent selon l'équilibre des cycles et selon l'espace et le temps, ce monde est aussi un jardin. En persan, il se nomme pairi-daeza, paradis.

Fred Montfort