(...) Une immense habitation où l’on se retrouve curieusement voyeur, seul dans la nuit à épier ce qui se passe dans la maison d’en face. Chaque dessin en représente une pièce, les décors sont cossus, les murs couverts de tableaux, les tapis moelleux épaississent le silence, les meubles riches et confortables accueillent les personnages d’apparence ravis de leur situation. La maison comme espace protecteur, sécurisant… voire oppressant. Le cinéma a fait place au théâtre. Chacun joue son rôle, rôle de naissance ou de composition. Tout parait joué d’avance, le statut définit la liberté d’être soi. Quelques scènes explicites, la sexualité comme pulsion de vie, viennent élargir le champ des possibles, voire exploser le jeu préétabli, mettant à mal les valeurs protectrices et éducatrices du cocon familial souvent trop réductrices. Domination, oppression, frustration, morale ou simples jeux libérateurs ?… Elles nous ramènent au Théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud qu’il définissait lui-même comme devant être un lieu de confrontation, de choc et de révélation, où les spectateurs sont plongés au cœur de l’action et confrontés à leurs propres instincts et pulsions. La cruauté ne doit pas être comprise dans son sens habituel de violence gratuite, mais plutôt comme une force libératrice et transformatrice. Derrière « cruauté » il faut entendre « souffrance d’exister » et non une cruauté envers autrui. (...) En cette époque trouble et très incertaine, l’atmosphère environnante parait bien asphyxiante, les relations virtuelles transformant le quotidien en artifices de survie. Résister, exister, se priver, profiter, s’interdire, jouir, pas de plaidoyers politiques, d’idéologie sexuelle. Juste, éclairer l’invisible. Maxime Parodi donne à ses dessins ce rôle semblable à la catharsis. La nuit, sa période du jour favorite pour travailler, déroule ses vengeances sous nos regards médusés en retardant l’heure de l’ultime solitude. Qu’importe le consensus, l’art cultive sa mission première de lutter contre l’obscurantisme.
Jean-Pierre Paringaux (extrait du texte d’exposition Les vengeances de la nuit).
De bien des manières, les Vengeances de la nuit sont des Autofictions à ceci près que l’on quitte le studio pour la scène, le cinéma pour le théâtre.
Les codes changent : les personnages sont de plein-pieds et si hors champ il y a, il se joue maintenant presque exclusivement du côté du spectateur. Une nouvelle composition, mise en espace émerge de ce déplacement, laissant une place plus importante au décor. Les vengeances de la nuit, clin d’oeil à la citation de Louis Scutenaire “L’inconscient se venge la nuit”, prend ainsi place dans une maison dont les pièces peuvent communiquer. Cet habitat, labyrinthique, peut par ailleurs se penser comme un espace mental où chaque étage serait une étape de conscience bien que, pour l’heure, seuls les étages dévolus à l’inconscient aient été produits. En abordant le thème de la maison, il était important de sortir des images d’Épinal, des visions rassurantes du foyer pour entrer dans l’intimité, le réel dans ce qu’il a d’effractant et possiblement source de malaise en montrant ce qui ne se montre pas.
Cette série cherche à décloisonner les choses, à l’image de l’inconscient où rien n’est clivé ou nivelé. Ainsi textiles et naturistes, nus sexualisés ou comme simple état d’être, vivants et morts, célèbres et anonymes, fiction et réalité, art classique comme populaire, références collectives et intimes, différents types de sexualité, le réconfort comme l’inconfort mais, tout, au service de récits. Si la sexualité, étages inférieurs obliges, il s’avère, d’ors et déjà, de souligner que vivre sous un même toit n’implique pas pour autant de vivre ensemble, que l’on peut se côtoyer sans se connaître ou encore que les aspirations divergent d’un individu à l’autre. Si tout est en mesure de se côtoyer, on reste loin d’une idéalisation du foyer. Cette forme de tolérance affichée n’élude en rien les difficultés inhérentes aux relations humaines : le pulsionnel, l’ambivalence, le flou de consentement, les rapports de forces, la
dissociation, la violence-même.
Là encore, tout n’est pas orienté sur une même vision : ce qui peut paraître joyeux ne l’est pas et inversement, tout doit s’interroger du point de vue des personnages et non de notre propre système moral. Les personnages ne s’exhibent pas, ils se contentent de vivre leur vie et nombre d’entre eux semblent parfaitement conscient de la présence du spectateur, retournant la position de qui est vu/qui est regardeur (voire voyeur ?). Il s’agit de questionner notre rapport à ce qui se montre, à ce qu’on croit comprendre de la scène : qu’est ce qui est imposé/subi, qu’est ce qui est choisi/accepté mais surtout déchiffrer le non-verbal, sonder la sincérité de l’expression faciale de chacun.
Vue de l'exposition Les vengeances de la nuit, comissariat Jean-Pierre Paringaux, Galerie Eva Vautier, Nice, 2025
Photographie François Fernandez