Il s’agit d’un bus d’abord, un bus pour aller en montagne. Destination exotique ou retour au pays, à force de trajectoires je ne sais plus trop mais il faudra revenir, c’est sûr. Revenir ou rentrer, c’est un trajet pendulaire en somme, question de fréquence. En tout cas me voilà assis. Je suis immobile dans l’objet mobile, pour me déplacer. Dans ce rapport bizarre entre espace, temps et distance, je me souviens du bateau pour traverser jusqu’aux Antilles.
12 mètres de bois à la vitesse d’un homme à pied, jour et nuit. Si je ne les avais pas dessinés j’aurais probablement été incapable de savoir combien, mais 28 jours. Surement trois fois plus de temps. C’est bien ce bus qui me déplace et pas moi, mais peut-être que je pourrais marcher à l’intérieur pour équilibrer la distance. La vitesse du bus m’est impossible, heureusement qu’elle reste derrière la vitre.
On tourne autour du rond point. Nous y sommes, je suis arrivé au point de départ. Cette fois-ci, c’est moi qui bouge avec mon sac sur le dos. Je marche donc, je suis dans le paysage sur une ligne. Autour d’elle s’étend le territoire, la distance s’écoule sans carte. Je m’exerce, soliloque, chante. Des pas aux mots, je répète tout. La satiété sémantique complète parfaitement ma marche dans une transe libératrice. C’est un temps hors piste qui me met sur le chemin exact de ma juste vitesse.
J’entends mon coeur qui scande, 1 2 3 4, 1 2 3 4, vite. C’est le terrain accidenté, ou j’ai marché vite. Ou les deux. Je sens l’espace de mon corps, je mesure la distance parcourue et j’évoque une hypothèse de temps. Côté temps météo il fait beau, côté temps durée je suis dans le brouillard. J’en profite pour compter mes pas. 1 2 3 4, 1 2 3 4, régulier, accordé à ma respiration et mon cœur sur le terrain plat.
J’ai trouvé une pierre percée et m’exerce à faire varier la mise au point de ma vision: pierre, horizon, fragment d’horizon. Drôle de forme façonnée par les éléments et le temps, qui devient un objet, un outil spécifique entre mes mains. Longue vue courte. Le soleil continue à monter. 1 2 3 4, le terrain change.
Pente raide, ça dégringole, 1 2 3, 1 2 3, et au fond de la vallée une ville. L’histoire dit que c’est la capitale de la lunette. Ca va bien avec mon caillou. Je focalise sur les vitrines. A l’évidence des vitres vides. Je me rappelle le bus, le bateau, puis le bus à nouveau. Heureusement que je suis là, ça me rassure. Il y a des affiches sur les vitres. En noir sur blanc, des présences qui renseignent l’absence en A4. Il n’y a pas rien, il n’y a personne.
Le soleil aussi est comme disparu. C’est peut-être un jour fermé. Pas de rencontre, on dirait le soir d’un coup. Ma vue et la température baissent, mais je vois mon souffle. Les choses sont calmes tout ce temps, et le jour à l’air deux fois moins long. Je me demande combien de fois j'ai soufflé depuis que je marche. Combien de fois mon cœur a pulsé pour combien de pas.
Je remonte, laisse la capitale au fond. 1 2, 1 2, c'est raide à nouveau, ça dure aussi. Et puis une ou deux vallées plus haut l’horizon qui revient au soleil. Il n’était pas trop tard, mais la part d’ombre a son importance dans tout ça. A la pause, je fais un feu. J’aimerais trouver une mesure que je puisse sentir.
Je porte ma hauteur sur une branche régulière qui me dépasse et la pose au sol. Je marche autour pour trouver le rythme puis marche le long, en comptant. 3 pas sur le terrain plat, repérés par des pierres, et 3 pieds pour chaque pas. Je mesure ici 2 pas de haut, 6 pieds. Je me dis : prenons notre pied, c’est bien.
Je plante dans le sol un bâton de 1 pied de haut et je place un caillou au bout de son ombre. Je regarde le feu, le ciel ou le paysage doré, et de temps en temps je place un autre caillou au bout de l'ombre du bâton.
Au bout d'un temps, l'ombre a parcouru une distance de 1 pied depuis son caillou origine. Elle fait aussi 2 pieds de long, ce qui faisait 1 pas en côte. J’ai mesuré ce rapport avant, depuis mes pieds joints à ma ligne d’horizon plus une paume. Les 6 pieds de ma hauteur pour 12 pieds au sol, parcourus en 6 pas au rythme lent d’un pas calé sur le cœur en équivalence de terrain plat.
Je mets du bois dans le feu et je marche autour. J’écoute mon cœur jusqu’à trouver le rythme. 1 pas mesure 2 pulsations. Je prends un charbon, je place un caillou à l’ombre du bâton et je coche les battements de mon cœur sur le tronc à côté. Je fais des séquences de 12 marques.
Quand il n’y a plus de place sur le tronc je m’arrête et replace un caillou à l’ombre du bâton. Je compte les marques. Il y a 128 séquences de 12 marques. Le caillou indique la course du soleil portée sur mon sol : 1 demi pied.
Si j’avais parcouru une distance de 1536 battements sur terrain plat à vitesse moyenne, j’aurais marché 384 fois la distance de mon corps ou encore 768 pas de 3 pieds. Je repense à la longueur de mon bâton de 1 pied et à la course du soleil sur lui. A cette allure tranquille d’un homme à pied, je me déplace à la vitesse de 2304 pieds pour l’ombre portée qui s’est déplacée de 1 demi pied. Lorsque le soleil verra son ombre parcourir 1 pied de distance, j’en aurai parcouru 4608.
4608 pieds d’homme pour 1 pied soleil
9216 battements de mon cœur pour un seul de ses pas |