Je vis à Marseille depuis 2014. Dans mon parcours j’ai été de résidences en
résidences, un nomadisme d’atelier pour répondre à la nécessité d’un espace de
travail mais aussi pour renouveler des expériences d’exploration de territoires
avec les préoccupations sociales, politiques, écologiques qui s’y inscrivent.
Marseille est la ville qui m’a retenue le plus longtemps et c’est ici que mon travail
prend le risque de s’inscrire précisément dans la singularité d’un territoire.
Marseille est cette ville frontière, qui concentre mes recherches sur les questions
de déplacements en Méditerranée, de migrations empêchées et d’hospitalité.
Ma pratique d’artiste est essentiellement une pratique d’atelier. C’est un lieu très
important pour moi. Il est ce point géographique à partir duquel mes expériences
de pensée, de rencontres, d’explorations, sont possibles. Et c’est aussi la
fabrique, ce lieu où je fais face. Le mouvement circule de l’extérieur vers
l’intérieur, puis il s’ouvre à nouveau vers l’extérieur… et revient vers l’atelier.
Il faut faire passer de la vie.
Souvent c’est une rencontre avec une émotion, quand je sens quelque chose de
singulier et que j’ai été transformé…
Je ne sais jamais d’avance où je vais, j’engage mes recherches, frénétiquement,
je saisie toutes sortes de nourritures : des lectures philosophique, sociologique,
anthropologique, politique, des poèmes, des images, des matières, des
cartographies, des manifestations, dans la rue, dehors - dedans, c’est partout en
fait… Et la singularité peut se déployer, je peux l'explorer, voir où elle m’emmène,
à quoi elle a ouvert…
Pour moi fabriquer, faire, doit agir de manière effective.
Et dans un rapport concret ici et maintenant, entre moi et ma machine à coudre,
quelque chose de singulier se produit, mais qui ne convient jamais entièrement…
Oui parce que mon outil c’est une machine à coudre, avec elle et à partir de
toutes sortes d’écritures de territoires, je fabrique des contre-géographies
personnelles, des cartographies radicales, charnelles, militantes.
Je trace des lignes, je dissèque, je greffe, je relie, je raccommode, j’envahie les
surfaces de fils. En creux il y a le corps, c’est physique.
La carte, le territoire, la frontière aussi c’est physique, parfois on s’y cogne, et
souvent encore on y meurt.
Dans l’épaisseurs de ces strates de coutures il y a de la transformation et de
l’espoir, c’est une approche politique.
« ne pas se laisser dévorer par sa colère en faire quelque chose »… c’est ce
que l’on peut lire sur l’une de mes dernière pièces.
La colère que je ressens face aux injustices, une colère face à toutes ces
oppressions, ces violences, faites à nos corps, à nos environnements… et
depuis quelques années précisément une colère face à la violence inouïe des
politiques migratoires actuelles en Europe et en Méditerranée. Cette situation me
bouleverse en tant que citoyenne, vivant à Marseille, au bord de cette mer
Méditerranée. Cette situation me bouleverse parce qu'elle dit un profond
dérèglement humanitaire, elle parle d'exclusion, elle parle de violence, elle parle
de survie et cependant elle parle aussi de résistance, de luttes et d'espoirs. C’est
surtout vers là que je dirige mon travail, à mettre en avant cette force immense
de résistances, de luttes et d’espoirs, parce que justement des milliers de
personnes tentent malgré tout de traverser, de trouver refuge en Europe, et 51%
sont des femmes.
Les femmes sont absentes du grand récit des migrations, généralement
invisibilisées, ou victimisées, évidemment, alors qu’elles font ce choix de refuser
le destin qui leur est assigné, qu’elles traversent les frontières et construisent
leurs propres trajectoires.
Dans mon projet « Des luttes invisibles » j’ai eu un besoin viscéral de montrer
leurs forces, leurs résistances, leurs capacités à décider, à fabriquer du lien, à
lutter ensemble.
Elles ont des ressources incroyables, elles manifestent, brandissent des
pancartes, scandent des slogans, diffusent des lettres ouvertes dénonçant
l’inhumanité de ce qu’elles vivent sur leurs parcours.
Elle est là la cause des migrantes, c’est celle portée par les migrantes ellesmêmes
sur la frontière devenue leur lieu de vie et de politique.
Alors faire quelque chose de cette colère, qu’elle soit effective, je m’en retourne
au geste, ces cartographies que je veux vivantes cultivent des connexions qui
n’existent pas, elles sont transformatives, je conteste, je résiste, et je tente
d’ouvrir des possibles…
Il s’agit de plusieurs voiles de bateau, sur lesquelles les images satellite des
46000 kilomètres du pourtour terre-mer de la Méditerranée sont transposées
dans leur continuité géographique, à la toute limite des bords de la voile. Mes
coutures prolifèrent à travers les données des cartes et envahissent l'espace
pour se confronter à l’épaisseur des récits-trajectoires, témoin cartographique
d’une frontière devenue infranchissable.
Ces cartographies créent un espace d’imagination géographique alternative. Les
voiles sont découpées par pans de différentes tailles et présentées sous forme
d’installation comme un parcours.
Des mots, des phrases, des citations ou des interpellations sont également
présents. Ce sont des mots cousus, comme des alertes, des cicatrices ou de
puissants cris d’espoirs. Ce sont des récits, des situations, relevées lors de mes
recherches, qui me touchent, m’affectent et je veille à les transcrire, de sorte à
ne jamais prendre la parole à la place de ces femmes mais à parler avec elles de
ce que j’en ressens.
Aussi tout récemment je me suis rapprochée de Coco Velten et du collectif
Sindiane (programme communautaire de soutien et d’accompagnement des
migrant.e.s qui s’adresse aux femmes et aux personnes LGBT), pour développer
et partager une expérience de création collective avec un groupe de femmes
migrantes.
Avec elles je tente d’ouvrir un espace d’échanges à plusieurs voix sur leurs
expériences migratoires et de fabriquer ensemble des cartographies sensibles et
manifestes. |