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| Née en 1972, Valérie Horwitz vit et travaille à Marseille. Diplômée en communication elle recentre sa vie autour de la création en 2012 et obtient un DNAP de l'école supérieure d'art d'Aix-en-Provence en 2015 et le prix Polyptyque 2020. Elle s'intéresse aux espaces physiques et psychiques qui contraignent, qui enferment ; et aux mouvements du corps et de l'esprit qui permettent de résister, de se libérer de croyances, d'idéologies, et des conventions... pour construire de nouvelles façons d'être au monde.
Ses recherches artistiques s'appuient ou s'élaborent parfois lors d'ateliers de pratiques artistiques : les rencontres et les échanges avec les participants des ateliers, s'ils viennent nourrir sa réflexion et sa création, sont des expériences individuelles où la fragilité de chacun est préservée et peut s'exposer plus ou moins indirectement à travers les propositions artistiques.
Elle est régulièrement sollicitée pour intervenir en milieu scolaire, universitaire, carcéral et hospitalier (Cente Photographique Marseille, le Conseil d'Architecture d'Urbanisme et de l'Environnement, l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Marseille, et le FRAC PACA).
Elle obtient plusieurs bourses d'état pour développer ses recherches personnelles (Drac paca, Région Paca, Conseil départemental).
Son travail est diffusé par des galeries, festivals, et musées (galerie Analix Forever à Genève, La Compagnie, lieu de création Marseille, Centre Photographique Marseille, Festival Photo Marseille, la Street Level Photoworks de Galsgow, Glasgow International, Mucem...).
Valérie Horwitz – Le mien, le tien, le sien
Le travail de Valérie Horwitz semble prendre naissance dans une faille, pour venir ensuite se loger dans des interstices. Ni tout à fait pareille, ni tout à fait la même, sa pratique serait une incarnation de « l'entre », entre chien et loup, entre clair et obscur ou encore entre vies intérieures et extérieures. De forces, nombreuses, aussi il est question, se déclinant selon les motifs et les rapports entre espaces physiques et psychiques. La contrainte qui sous-tend la force est vibratoire dans le travail de l'image qu'elle déploie : enfermement du corps, incarcération, déterminismes sociaux, il y a là, à chaque fois, une tentative de révéler l'invisible ou au contraire, de piéger l'existence pour qu'elle se fasse voir. Entendons « produire de la contre-information dans le sens où elle lutterait contre des mots d'ordre ». Héritages sociaux, traumas intimes, la photographie chez Valérie Horwitz est un moyen formel mais aussi un témoin anthropologique. Et toute son oeuvre paraît prévoir de brouiller systématiquement les pistes entre ces deux là. Si la méthode protocolaire, méthodologique, empruntée aux sciences sociales, agit comme base, la sensualité, le mouvement sont les empreintes d'une odyssée de l'enfermement.
Comme la photographie viendrait par exemple avec le film 5 Years (an interval) 2018, juguler la maladie, la capturer, la saisir dans un cadre comme on observerait une espèce sous les lames d'un microscope, elle devient en même temps ce paysage buriné, atrophié et écorché hurlant « l'impermanence des choses ». Traquer la maladie comme une bête, comme le mal progresse à couvert, le corps, tronqué, enlevé à son image, habite maintenant et ici-même une demeure des ombres. Entre pénombre et naturalité, une main tendue dans l'espace vide revient comme un leitmotiv : main qui soigne, main qui retire ? Elle s'échange à l'image une végétation vivace et foisonnante. Les images se télescopent. Frappée par un diagnostic médical en 2009 qui la contraint un temps à une vie d'isolement, l'artiste enregistre son réel dans un face à face avec son corps. Non pas toujours vraiment le corps mais la présence du corps suggéré par un objet : une chaise ici, un corps disparu plus loin, enlevé, retiré à lui-même. Le film construit en diaporama produit alors des ersatz de corps vagues, des lignes de vie aux tons bleutés qu'il s'agit d'enregistrer, de continuer à contenir. Pensée en installation, la projection du film souhaite confiner à l'intime en ne proposant qu'un seul et unique fauteuil.
Tant que « la mémoire se bâtit sur la blessure » comme le pensait Derrida, la douleur permet cet état au monde qui nous conduit à ressentir le vivant dans une perméabilité d'environnements. En 2018, c'est une série d'images qui vient cristalliser les traces du diagnostic ; « un médicament intoxique l'organisme et la maladie s'enflamme » écrit-elle. Ces autoportraits servent de liant pour entrer en contact avec les spécialistes de l'Hôpital de la Salpêtrière. Une seule image résistera in fine et mettra à l'épreuve mêmement un propos et la radicalité d'une pratique qui s'affirme. Le dos, seul, dépouillé de tous ses membres met en lumière des stigmates dans une quasi abstraction.
Si l'artiste use du médium quotidiennement depuis 2009, elle a décidé de ne pas choisir : prises de vue, images d'archives, écriture poétique, à chaque fois, c'est au projet de déterminer ses besoins et spécificités formels. Pour Peines mineures, l'espace contraint est soumis à d'autres règles. Dans le quartier de détention pour femmes des Baumettes de Marseille, un dialogue dresse des portraits habités par l'enfermement. Privées de leur liberté, soumises par l'espace, ces femmes laissent peu à peu la parole se dérober. L'attente d'abord, puis l'appareil déclenche, précise-t-elle. Ici, le premier volet Des prisons, des femmes enregistrent des mouvements chorégraphiques en noir et blanc. L'idée de suspension contenue dans ces images exhorte ces jeunes filles à lâcher, à décoller du sol qui les attèle. Ça courbe, ça tombe, ça flanche. La force ressentie appuie le rapport des corps entre eux, la distance entre l'artiste et les détenues, entre le dehors et le dedans, entre le corps libre et celui enfermé dans un espace carcéral. Un fluide traverse, passe par la parole, par le regard puis dans une sorte de continuité, par le mouvement du corps. Jouer des figures, se montrer sans se faire voir, masquer son identité, dissimuler le visage, presque toujours. Comme si la pensée n'avait plus lieu d'être, plus que le corps, le corps qui ne ressent plus ni ne commande, plus la tête, plus l'être mais l'anonymat en double peine. Dans le travail de Valérie Horwitz, le regard n'est jamais traversant ou direct; il résiste. Peut être hésite-t-il. C'est en 2017 que l'artiste entre en prison pour la première fois. À l'occasion d'ateliers avec des hommes et sur une invitation du Frac Sud, elle poursuivra ensuite durant trois ans l'expérience mais cette fois auprès de femmes et mineures des Baumettes. Enfermées dans des cages, ici fenêtres, la contrainte est rude. La force vitale qu'il faut, l'enjeu graphique des lignes, le sens de cette existence entre parenthèses impulsent des rebords impossibles à définir. Ce sont bien des espaces invisibles a priori que l'on cherche à nous faire voir à travers des meurtrières. Un lieu infime depuis lequel percevoir la peine. Si la pose est choisie par elles, à l'image, l'enfermement ricoche sur lui-même.
Mais un autre se crée en parallèle avec les paroles des filles, celui de l'écriture poétique. Elle permet dans un agencement graphique de passer d'un côté à l'autre de la frontière. La publication In Between (2022) réunissant textes et clichés noir et blanc parle de cette ligne qui parvient à sortir de son mutisme. Selon un lien contigu ou de deux réalités distinctes, il s'agit là de mettre « en relation de multiples singularités, nous dit l'artiste, car il n'y a pas une réalité mais des perceptions du réel, des flux fictionnels mis sous le sceau d'un discours objecté du pouvoir ; des fictions en frictions avec le réel. »
Mais le mouvement régénère son impétuosité avec Métamorphose. L'absolue nécessité des forces à agir, à faire riper le réel. On pense à l'image bafouée d'emblée, bougée, aux tourbillons gestuels d'un Francis Bacon ou d'un Antoine D'Agata et aux vertiges de Robert Longo. La couleur avec au centre un mirage, cénesthésie parmi toutes qui se mettent à jouer leurs propres scènes rythmiques. On pourrait voir dans ces figures absorbées par le tissu une métaphore de l'informe, un Rorschach en puissance ou encore un insecte à la terminologie indécise. On pense aussi à la danse serpentine de Loïe Fuller dans une variation infinie de polychromie affolante. Pliures, dé-pliures, décomposition puis recomposition, les lignes révèlent, la couleur souligne, fait péter le formel au profit d'une pure apparition. C'est aérien et solide, esthétique et prodigieusement libre. Ce que les récents anthotypes réalisés à partir des portraits de jeunes filles suggèrent aussi dans un jeu étendu où l'oeuvre balance entre révélation vitale et dissimulation nécessaire à la survie.
Un autre jeu du silence s'est glissé dans le projet de La Muette entamée en 2017. Construit en 1934, et après avoir été camp de prisonniers et d'internement, le bâtiment éponyme est le seul à être encore aujourd'hui habité. Espaces sociaux, barres, lieu de vie, de vide et de contraintes, le portrait photographique d'un des premiers grands ensembles français souligne en creux que cette Muette tient bien à le rester. Rien ne sort de cette cité HLM ; c'est doublement un mur. Les archives n'en disant pas plus, il ne reste plus qu'à juxtaposer relevés des lieux déserts et images d'archives. En mêlant différentes natures d'images dans une monstration effeuillée et en superposant ces silences aux absences, la série cherche avant tout à mettre en exergue la marginalisation supplémentaire enjointe à ces classes populaires auxquelles on n'accorde aucune voix. « Faire avec » reste toujours le premier déclencheur chez l'artiste. La collaboration, à l'origine de tous projets, constitue le geste premier à un rebond des formes, tant que celles-ci participent continuellement à la création d'espaces de liberté.
Fanny Lambert
Texte commandé par Documents d'artistes Paca, coproduction Réseau documents d'artistes, 2024
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| Mine, Yours, Theirs
Valérie Horwitz's work appears to originate in a fissure, subsequently lodging itself in interstices. Never quite similar nor quite the same, her practice can be understood as an embodiment of “the in-between” – between day and night, between light and darkness, between inner and outward lives. Forces – a wide range of them – are also in question, expressed according to the patterns and relationships that occur between physical and mental spaces. The constraint that underpins this force is vibratory in the way it shapes the image it depicts: entrapment of the body, incarceration, social determinisms – there is always present an attempt to reveal the invisible or, on the contrary, to capture existence in order to make it visible. That is to say, “to produce counter-information so that it may combat watchwords”. Social heritages, intimate traumas: for Valérie Horwitz, photography is both a formal tool and an anthropological witness. All of her work seems to anticipate the systematic blurring of boundaries between the two. While her work is often based on a protocol-based, methodological approach borrowed from social sciences, it also uses sensuality and movement as impressions of an odyssey of imprisonment.
With the film 5 Years (an interval) [2018], photography may for example serve to keep illness in check, to capture it, to trap it inside a frame like a species observed under a microscope slide; but it also becomes a craggy, atrophied and mangled landscape that screams “the impermanence of things”. Hunting down illness like a beast – as the disease evolves undercover, the body, truncated and removed from its image, dwells in the shadows in the here and now. Between half-light and naturalness, a hand reaching out through the void appears again and again like a leitmotiv: but does that hand heal or take away? In the pictures, it makes way for lush and profuse vegetation, and these pictures collide into one another. In 2009, after being diagnosed with a medical condition that forced her into a period of isolation, the artist began to record her reality, coming face to face with her own body. Not always the body itself, but the presence of the body as suggested by an object: here a chair, there a body that has vanished – removed, subtracted from itself. The film, which is edited like a slideshow, produces substitutes of vague bodies, blue-tinged lifelines that must be recorded and consistently contained. Devised as an installation, the film is meant to be viewed in an intimate setting, hence the presence of a single chair.
As long as “memory is built upon wounds”, as Derrida put it, pain allows us to exist within the world in a way that leads us to experience life through the permeability of its environments. In 2018, a series of pictures crystallised the traces of the diagnosis: “the medication poisons the body and aggravates the illness”, she writes. These self-portraits are used as mediums to connect with specialists at the Salpêtrière Hospital. Ultimately, only one picture endures, which likewise challenges a certain discourse and the radicality of an assertive practice: a solitary back, devoid of any limbs, shines an almost abstract light on the stigmata of disease.
While the artist has been using various mediums daily since 2009, she has chosen to not limit herself to anything specific: photography, archive images, poetic writing – each project determines her formal requirements and specificities. For Peines mineures [Minor Sentences], constricted space is subjected to further rules. At the Baumettes women's detention centre in Marseille, portraits marked by incarceration are painted through dialogue. Deprived of their freedom and constrained by space, these women gradually let words flow more freely. At first there is waiting, but then the camera triggers something, the artist explains. In the first part of Des prisons, the women inmates capture choreographic movements in black and white. The notion of suspension that these pictures convey encourages these young women to let go, to lift off from the ground that holds them down. Things bend, fall over and waver. The force that affects them accentuates the relationships between bodies, the distance between the artist and the inmates, between indoors and outdoors, between the free body and the body locked inside the penitentiary space. Something flows through – through words, through looks and then, in a continuity of sorts, through the movement of bodies. Playing with faces, showing oneself without actually doing so, masking one's identity, concealing one's features, almost always. As if the mind were no longer relevant and only the body remained – a body that no longer feels nor controls, mindless, no longer a being but a doubly anonymous entity. In Valérie Horwitz's work, the gaze is never penetrating nor direct: it resists. Or perhaps it hesitates. The artist first set foot in a prison in 2017 on the occasion of workshops organised by the FRAC Sud for male inmates. She would go on to renew this experience for three more years, this time with women and girls incarcerated at Baumettes prison. Locked inside cages, like so many windows, the constraints they face are harsh. The vital force these conditions require, the graphic nature of the lines and the sense of an existence in parentheses generate boundaries that are impossible to define. These are supposedly invisible spaces that are presented to us through narrow openings. A minuscule place from which penance is to be perceived. While the poses are chosen by the inmates, the imprisonment ricochets upon itself in the resulting image.
But another space is created simultaneously through the words of the women: that of poetic writing. Their graphic layout enables us to cross over to the other side of the boundary. The publication of In Between (2022), which gathers together texts and black-and-white photographs, talks about this line that succeeds in regaining its ability to speak. Whether through an adjacent link or two distinct realities, the artist tells us that its aim is to “connect multiple singularities, in that there is not one reality but many perceptions of reality, fictional fluxes kept under the seal of an objected discourse wielded by power – fictions in friction with reality”.
However, movement is able to regenerate its impetuosity with Métamorphose [Metamorphosis] – an absolute necessity for forces to act, to alter reality. One is reminded of an image both tarnished and shifted, of the gestural turbulences of a Francis Bacon or an Antoine D'Agata, or the vertigos of a Robert Longo. Colour with a mirage at its centre, cenesthesia between them all, each playing their own rhythmic scenes. One could interpret these figures absorbed into the fabric as metaphors of shapelessness, as Rorschachs in the making, or as hesitantly-named insects. They may also be reminiscent of Loïe Fuller's serpentine dancing, in an infinite variation of unsettling polychromy. Folds, unfoldings, decomposition then re-composition: the lines reveal, the colours highlight, smash formality to pieces in favour of a pure apparition. The result is weightless and solid, aesthetic and prodigiously free. The recent anthotypes Horwitz made using portraits of young women also suggest a broader intention, in which the work oscillates between vital revelation and a concealment imperative for its survival.
Another play on silence found its way into the project La Muette, initiated in 2017. The eponymous building, which was constructed in 1934 as a prison and internment camp, is the only one still inhabited to this day. Community spaces, high rises, places full of life but also of emptiness and constraints: this photographic portrait of one of the first French housing estates implicitly highlights that this Muette (Mute) intends to remain that way. Nothing comes out of this council estate: it is walled, on both sides. Because the archives give us nothing, all that we can do is juxtapose records of deserted locations and archive images. By combining various types of images in a loose presentation and overlaying these silences onto absences, the series seeks first and foremost to emphasise the additional marginalisation inflicted on these working classes as their voices are ignored. “Making do” has always been the artist's initial prompt. Collaboration, which is the root of all of her projects, constitutes the gesture that causes forms to ricochet, as long as they continuously contribute to the creation of spaces of freedom.
Fanny Lambert
This text was co-produced by Documents d'artistes Provence-Alpes-Côte d'Azur and Réseau documents d'artistes, 2024.
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