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ARTISTES
DE A à Z


Nicolas NICOLINI 

En 2011, lorsqu'il s'installe à Berlin, Nicolas Nicolini commence à peindre sur papier. Le format est unique : 70 x 100 cm. Le sujet va également le devenir. Il développe en effet une série intitulée Tas qui s'articule autour d'une silhouette informe, celle du tas de matières. Cette forme informe « n'a pas de nom ni d'origine, elle n'est pas personnalisable ou identifiable » et se prête aux projections et aux interprétations.(1) Les Tas sont aussi bien des montagnes (souvenirs des calanques), des grottes, des vides et des pleins. La série se poursuit encore aujourd'hui, elle participe à un travail d'épuisement et/ou de renouvellement d'un même sujet. L'artiste explique : « La peinture est un médium d'exploration, elle est le sujet de ma pratique ». Peu à peu, un processus s'établit, d'autres séries éclosent. Inspiré par l'oeuvre de David Hockney, Nicolas Nicolini engage un travail de collage pictural. Les paysages sont composés à partir d'éléments hétéroclites extraits de photographies. Il crée alors des décors et une scène pour une variété d'objets dont il réalise les portraits. Les objets, littéralement plaqués dans les décors, apparaissent comme des corps étrangers, qui, même s'ils nous sont connus et familiers, introduisent un sentiment de malaise. Une incongruité que l'artiste explore à travers une nouvelle réflexion : la réserve et le repentir. Il s'approprie deux traditions picturales pour les mettre en jeu dans ses compositions. Ainsi, les silhouettes ou les fantômes des sujets-objets sont révélés par leur absence ou bien par la juxtaposition des couches de peinture.
L'oeuvre de Nicolas Nicolini comporte un second niveau de lecture, aux considérations strictement picturales s'ajoute une vision critique. Des éléments liés aux loisirs et au divertissement sont souvent inscrits au coeur de ses compositions : une toile de tente, une piscine, un palmier, un bateau téléguidé, un tourniquet ou encore une balançoire. L'artiste parle de « romantisme contemporain », de scènes isolées évoquant une forme de nostalgie de vacances en famille où le rapport avec la nature est plus ou moins authentique. Si les objets semblent anodins, ils contiennent pourtant un propos sociologique. En creux, l'artiste esquisse un regard critique sur une société où les apparences priment sur la pensée et l'expérience. Le décor est le sujet. Les objets vecteurs d'artifice subsistent à la figure humaine. Les peintures soulignent une relation galvaudée non seulement à la nature, mais aussi aux notions de voyage, de vacances et de loisir. Les objets détournent l'expérience physique et sensorielle : le palmier est planté dans le jardin, il est arrosé par un système automatique ; la mer ou le lac sont réduits à l'échelle de la piscine ; le bateau est commandé par une manette. La relation à la nature est maîtrisée et contrainte à l'échelle du corps humain. Les objets participent à une duperie généralisée, celle de la théâtralisation de nos décors quotidiens.

(1) Citations extraites d'un entretien avec l'artiste, septembre 2015.
Julie Crenn, 2015








(...) Nicolas Nicolini oeuvre résolument à rebours de ce principe d'unité que présuppose d'ordinaire la notion de discipline. Ainsi, sa peinture se décline dans une variété de matériaux et de moyens stylistiques : ici il adopte une facture réaliste, s'appliquant à rendre, à l'huile, le tombé d'un drapé, là une série d'acryliques abstraites montre une gestuelle expressionniste débridée. Et lorsque l'exécution s'avère similaire c'est alors sa palette qui diffère, allant d'un traitement achrome en strictes valeurs de gris jusqu'à une exagération des coloris telle que certaines toiles paraissent des études fauves de contrastes entre couleurs primaires et secondaires.
Dans le travail de Nicolini chaque série, chaque pièce semble formuler une proposition discursive, sapant le confort sclérosant de la répétition figée et mécanique du même. Refusant une histoire et un art standardisé, il s'attache à trouver des sujets de satire dans la culture visuelle populaire comme dans celle dite « haute » – telle cette jument muse, incarnation absurde autant qu'irrévérencieuse de la beauté idéale, moquant les fétichismes éculés de la peinture occidentale. Dans ses travaux récents, il aborde avec cette même légèreté teintée d'ironie la question du parergon, ce qui cadre, au propre comme au figuré. Il figure en arrière-fond de ses toiles des rideaux, subterfuge dénotant le caractère artificiel, théâtral de la représentation. Plus, il retrace volontiers un cadre à l'intérieur du tableau. Et ce geste de réduplication des limites matérielles de la peinture résume parfaitement sa pratique : peindre c'est cadrer, c'est-à-dire choisir, comme dans un ready-made. Pour Nicolini la peinture est bien cette chose mentale, non plus seulement tributaire du métier.(...)

Extrait d'un texte de Marion Delage de Luget, 2017






Le tas serait-il un paysage ?
"Paysages de peintre : Toujours des plats d'épinards." (Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, 1850-inachevé)

Vous êtes ici
La question du voyageur solitaire en exploration est la même que celle que pose le peintre dans son atelier berlinois : quand est-ce que le paysage arrive ? La réponse donnée par la peinture de Nicolas Nicolini à la question posée : votre paysage, où se passe-t-il ? ne tiendrait pas dans un lieu, des coordonnées, un pays, une géographie, mais serait plutôt formalisée ainsi : sous vos yeux, sur le papier, sur un tableau. La peinture est le lieu à atteindre.

Peindre, c'est s'approcher de la distance
Le Paysage est un genre de la Grande Tradition figurative. Il y a pourtant quelque chose de spécifiquement radical à peindre du paysage au XXIe siècle. La peinture Nicolas Nicolini n'ouvre pas la "fenêtre" pour rendre compte du monde dans la transcription méticuleuse d'un paysage vu et observé in situ, mais dans l'optique de produire une peinture obsédée par sa propre "choséité", sa matérialité et ses modalités, un enchevêtrement de références et de temporalités qui détourne la métonymie traditionnelle du paysage dans l'ordre "naturel" du chaos organisé. La peinture est alors littéralement un médium d'exploration -d'où le jeu trouble sur la notion d'inachèvement opéré par l'artiste, autant que de représentation. Le peintre doit à sa façon dépeindre son langage et rendre son univers, penser le paysage pour penser la peinture.

Huile sur rétine
Le choix du paysage comme mode opératoire d'une artialisation picturaliste par Nicolas Nicolini se définit à la fois comme peinture cognitive et rétinienne. Issu d'une bibliothèque d'images collectées par l'artiste au gré de ses déplacements et rencontres, le réel se dévoile aussi sous des apparences invraisemblables, des perspectives implosées, des couleurs "patouillées", des distorsions, des superpositions, des désagrégations de motifs. La peinture est ici une langue vivante et écumante. Les nuances se mêlent ou se heurtent, les textures de brosses rencontrent les coulures, les formes se complexifient et se délitent, la couleur s'épanche. La picturalité détourne le lexique du paysage, décomposé en allers-retours du figuratif à l'abstrait. La représentation progresse à travers une perte de repères volontaire, habitée d'artefacts et de reliefs de vie et dépourvue de corps humains, comme dans une image de "l'après", jusqu'à ne pouvoir aller plus loin dans un tableau, sur un tableau. Le paysage, à travers lui la peinture, est un espace de jeu et une chimère, c'est-à-dire matière à faire et matière à imaginaire.

Landscapeland
Le travail de paysage de Nicolas Nicolini se rapproche alors des constructions mentales que Jean-François Lyotard appelle le "scapeland" (relecture post-moderne et poétique du "La pittura e cosa mentale" de Léonard de Vinci appliquée au Paysage), pays de la fuite, pays qui échappe, lieu insaisissable qui se dérobe où l'observateur et le commentateur peuvent aussi se dérober. Le paysage se définit par ce que l'on voit et ce que l'on ne voit pas. C'est autre chose qu'un faux
souvenir ou un monde inconnu. "Le dépaysement serait une condition du paysage." (Lyotard) Le "scapeland" qui prend corps dans la peinture de Nicolas Nicolini est donc un paysage au conditionnel.

Le tas est-il un paysage ?
Au regard de la peinture de Nicolas Nicolini, où le paysage est un lieu de résonance pour un usage plus autonome des moyens picturaux, il faut poser deux étant donnés : 1) Il n'y a "paysage" que lorsque le site figuré constitue le sujet principal de l'oeuvre au lieu de n'en être que le cadre, le contexte, voire seulement le décor. 2) Le genre spécifique "paysage" est académiquement placé en-deçà des genres nobles (peinture d'histoire, portrait, scènes de genre), juste devant la nature morte, et donc considéré comme "inférieur". Ces deux idées : focalisation inconique et "peinture d'en bas", en quelque sorte sublime et vulgaire, construisent l'arrière-plan de la série des Tas.
Les peintures de cette "famille" de figures ne présentent sur leurs surfaces qu'un seul objet, réduit à lui-même, sur un fond unicolore et nu, sans autre représentation. L ́objet peint au centre de chaque feuille n'est pas nommable. Inqualifiable et pourtant connu, il est le résultat d'un amalgame complexe, "substantifique moelle" étalée sur le papier. L'apprêt d'essence de térébenthine imprègne le support et ne fait que renforcer la force dissolvante de la peinture sur les motifs, la nature physique transitoire de la production, et le concept de l'oeuvre où le liant est un diluant.

Tas/tas
Un tas se définit comme une chose générique composées d'éléments divers en attente d'être consommés ou de reliques à jamais délaissées, vestiges d'une construction, d'une activité ou d'un désir voués à l'oubli. Forme persistante et protéiforme, le tas incarne une métaphore eschatologique : la déconstruction ou la mort. Plus proche du romantisme d'une Vanité que d'une Nature morte, il transporte à une certaine mélancolie.
Le tas joue dans le travail de Nicolas Nicolini un paradigme radical et trivial. Les tas peints en série dessinent une divagation monstrueuse dans le motif. L'artiste y pousse plus loin son intention de "brutaliser le réel" (Bachelard) par une matériologie picturale, dans la défiguration de la forme et la configuration de l'informe, jusqu'à développer une sensibilité quasi géologique de la "matière-émotion" (René Char) de la peinture comme paysage.

Loadscape
Un paysage est un extrait de nature ou de vision qui gagne son autonomie en tant que représentation hors du lieu. Nicolas Nicolini en recule les limites. Le tas devient lui-même une abstraction de cette extraction. Ce déplacement récursif crée un paysage mis en abyme. Ce niveau de dérivation supplémentaire place le tas comme focalisation conceptuelle et expressionniste du paysage. Le privilège du tas dans le paysagisme est ici d'être indestiné, douce violence de l'indétermination et de l'altérité ultime. Il semble s'échouer à la surface de la feuille, y dessinant une figure flottante orpheline, état de matière entre la génèse d'une forme et l'informe. On a passé le paysage-seuil pour un lieu sur le papier qui n'existe pas en dehors de la peinture. Maniérer (comme parlent les peintres) le tas en une collection d'objets picturaux lui maintient pourtant quelque chose d'étrangement familier. Il apparait alors comme le contraire d'un lieu, objet paysage du même ordre que les nuages, les vagues ou les meules. Suivant une
physiognomonie du paysage, le tas se regarderait alors comme montagne sans sublime, Sainte Victoire sans histoire, "mont sourcilleux" (Homère, L'Odyssée, VIIIe siècle avant J.C.), pays sans espace, dernier "scapeland" avant la fin...

Paysage oxymore
A pousser le paysage à ses limites dans le dépaysage, dans "les confins où les matières s'offrent à cru" (Lyotard), sans cadre naturel, sans lieu d'origine, sans récit, on est nulle part et en plein dedans. Le tas serait-il alors un paysage sans paysage ? Cette idée de non-lieu véhiculée par la série des Tas conditionne une figure tectonique de spéculation picturale qui engage toute la peinture et rien que la peinture dans le paysage vers l'abstraction. Du monde il ne reste que des reliefs, surfaces, macules, humus, fantômes, silhouettes... qui ressemblent parfois à des rochers spumeux, des mottes grasses, des polygones satellitaires exotopiques, des plats d'épinards... comme des paysages absents que la peinture de Nicolas Nicolini s'acharne à retrouver.

Luc Jeand'heur, 2013






Il s'agit pour Nicolas Nicolini de faire voir ce qui par d'autres aurait été simplement entrevu. Il faut penser son travail comme une aventure, plus riche de possibilités que la vision inaboutie, et pourtant figée dans les limites de leur cadre. Il peut y surgir l'esprit d'un rêve romantique, d'un fantasme symbolique ou d'une fantaisie fictionnelle. La dynamique qui s'opère ici fait de l'espace pictural un espace tendu vers la portraitisation d'un fragment du monde, qui est d'une certaine manière enregistré et porté par les procédés artistiques de l'artiste.

Les tableaux de Nicolas Nicolini sont les vecteurs d'une volonté de mettre en évidence ce qui est porteur d'une présence. L'idée de présence employée ici s'intéresse aux amas et aux masses, à leur corps et à l'espace qui les entoure, dans la puissance effective et dans le mystère de leur pure apparence. L'idée de présence privilégie ce qui est placé sur l'axe central du tableau et amplifie son pouvoir d'attraction. C'est l'apparition d'une image persistante qui est ici en jeu.  

Nicolas Nicolini dissimule autant qu'il révèle. Semblable aux images rêvées, ses tableaux élisent un point de vue qui instaure quelque chose de mystérieux. Il ouvre avec ses travaux un champ d'investigation large : au pouvoir affectif que les amas ont sur lui, l'artiste répond en menant une exploration des zones de tensions situées entre tranquillité apparente et vision énigmatique.

Le pouvoir d'attraction est aussi recherché ici. Tel est le terreau matriciel d'un grand nombre de ses oeuvres. Sans qu'on puisse l'y réduire, le centre de gravité s'apparente à l'isolement d'une bouture, à la fertilisation d'une parcelle du monde que l'on peut observer pour mieux suivre les moindres frémissements de présence. Ces principes qui fondent la pratique de Nicolas Nicolini, l'esprit de productions qui s'y réalise, des habitudes qui s'y reproduisent, donnent à cette pratique une cohérence d'une grande force qui captive.

Sopheap Chuop, 2015