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ARTISTES
DE A à Z


Jérôme GRIVEL 

Artiste et musicien, Jérôme Grivel déploie une oeuvre pluridisciplinaire questionnant les relations entre espaces, expériences et limites. Décliné sur le mode performatif, son répertoire sculptural, vocal et filmique convoque les « tactiques » émises par les courants conceptuels subversifs des années soixante-dix et les cultures musicales alternatives avec l'apparente légèreté des reprises de tubes. Désamorçant les faits perceptuels mêmes qu'elles semblent appeler, ses oeuvres tantôt labyrinthiques, cryptiques ou énigmatiques ouvrent des perspectives critiques sur les mécanismes informant nos expériences et nos émotions, et sur la faculté des corps à répondre, détourner ou s'accommoder de situations particulières. Contraintes absurdes, détournements d'usages normatifs donnent lieu à des situations extrêmes autant que dérisoires, brisant toute fétichisation des codes et langages, esthétiques y compris. La coercition apparente peut ainsi venir révéler la possibilité d'une prise de liberté et la frustration être le vecteur d'une réinvention des capacités de faire et d'exister.


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Si l'on devait trouver un dénominateur commun au travail pluridisciplinaire de Jérôme Grivel, ce serait celui de la perception. Qu'elles se concrétisent sous forme de sculptures, d'installations sonores, de vidéos ou bien encore de performances, les stratégies en jeu dans son travail visent constamment à impliquer les limites physiques et perceptuelles des spectateurs ou de son propre corps. Jérôme Grivel reprend (quasiment au sens musical du terme « reprise ») les tactiques de l'ensemble que constitue ses références (l'avant garde des années 70, le cinéma expérimental, les musiques extrêmes) tout en les désamorçant. Dispositifs sonores muets, architectures s'écroulant sur elles mêmes ou bien vaine tentative d'hurler plus fort que le train qui passe sont quelques exemples à l'oeuvre dans ses propositions. Volontairement aussi bien efficace qu'inefficient, le travail de Jérôme Grivel questionne, avec une ironie dissimulée mais tout en s'interdisant le moindre cynisme, nos manières d'être face aux objets, aux formes et autres stimuli qui nous entourent.

Alys Demeure



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Lire l'entretien publié dans le catalogue de l'exposition Premier rendez vous #5, 2019



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Jérôme Grivel s'intéresse à la faculté des corps, ou des sculptures qu'il construit, à répondre à des situations contraintes, à la recherche de ce point de rupture à partir duquel un état bascule dans un autre. S'agissant de ses Improvisations architecturales, l'affaire est entendue : cette série, initiée dès 2009, est composée de structures complexes qui, construites avec des matériaux non appropriés, finissent par s'effondrer. On contemple alors le résultat de la contorsion opérée par la matière – les tiges de métal plient mais ne rompent pas – sous l'effet de forces physiques qui accueillent un aléatoire.
Avec le spectateur, évidemment, la question se corse, puisqu'à l'effet mécanique se substitue la question du choix, de la prise de décision voire de la créativité. Les Structures déambulatoires de l'artiste attendent, donc, d'être complétées par les visiteurs. Il s'agit, cette fois, d'un assemblage de barres d'acier qui s'apparente à l'ossature d'un labyrinthe à contre-emploi, puisque l'on ne peut s'y perdre. Ces formes strictement géométriques, minimales, ne débordent pas leur fonction de « cadre ». Mais un cadre transparent, donc, à rebours de nos sociétés de contrôle basées sur l'induction de contraintes qui conditionnent nos modes de vie et de pensée. « Je m'intéresse à la façon dont les corps peuvent, dans une situation donnée, retrouver un espace de liberté à l'intérieur, la subir ou la détourner », explique Jérôme Grivel.
La liberté n'est pas sans choix et sans doute pas sans résistance, dans l'espace normé qu'est aussi le lieu d'exposition. Pièce de repos (2013) se présente ainsi comme un espace « semi privé », délimité par des structures de lattes en bois le dévoilant aux regards extérieurs : il offre la possibilité au spectateur de s'allonger sur une stèle légèrement inclinée, la tête plus basse que les pieds, pour entendre en direct le son à peine amplifié de l'espace d'exposition.
Enfin à ce jeu là, Jérôme Grivel ne s'épargne pas lui-même. Dans un cycle de vidéos consacré au thème du cri, on le voit s'égosiller tout en retenant le son de sa propre voix jusqu'à épuisement (Parabole #3, 2015). Ou, doté d'un casque et d'un micro connectés en circuit fermé, se hurler dans les oreilles à n'en plus pouvoir (Parabole #2, 2010). Il s'agit bien, ici, d'habiter la contrainte – puisqu'il y a toujours un cadre – et par là même d'exister, c'est-à-dire étymologiquement de « se tenir hors » d'une illusoire autonomie. Pour explorer les possibles.

Marine Relinger
Texte publié dans le catalogue : En forme de vertige, Bourse révélations Emerige 2017