Masahiro SUZUKI 

 
 
放浪する空土 : 旧稲荷市場 (Terrain vague déambulant : Ancien marché d’Inari) – Wanderobjekt Nr.4, 2023
 

Cette œuvre se constitue par la complémentarité de trois éléments : une vidéo, la sculpture et un poème en prose. La vidéo montre un être humain portant un masque fabriqué à partir de plastique récupéré. En marchant toute une journée, il pousse un dispositif mobile de teinture végétale. L’objet est présenté comme une sculpture-outil fonctionnelle. Enfin, un poème en prose, inspiré de Kobe et de Mexico, accompagne et structure l’ensemble.

J’ai ramassé des fragments de plastique autour du terrain vague de l’ancien marché d’Inari, où les plantes sauvages poussent sans entretien. Afin de façonner un masque, je les ai chauffés. Un grand bidon récupéré dans un chantier naval voisin collecte l’eau de pluie depuis le toit. En le chauffant, les plantes cueillies sont bouillies pour la teinture. Les résidus sont restitués au compost dans un petit jardin situé devant le dispositif. Il s’agit d’une sculpture-outil permettant de couper et de teindre les plantes sauvages des terrains vagues1 tout en se déplaçant.

Dans l’ancien marché d’Inari, où la pression de réaménagement urbain entraîne des problèmes d’éviction, j’ai travaillé en plein air sur le terrain vague. À travers les rencontres avec les habitants, une question s’est imposée : de quoi ont-ils réellement besoin ? Que peut l’art dans la société ?
Sous le soleil brûlant de l’été, j’ai transporté cette sculpture sur environ cinq kilomètres jusqu’à l’Atelier KOMA, lieu engagé dans des activités sociales. À chaque geste de coupe des herbes sur le terrain vague, cette question se lève.

Le poème en prose présent dans la vidéo, « image-poème » (詩像), s’appuie sur l’analogie entre les transformations urbaines de Mexico et de Kobe afin d’explorer les dimensions macro et micro du milieu, l’histoire géologique, ainsi que les dynamiques de nomadisme et de sédentarité des plantes et des humains. Sur fond d’Anthropocène — époque où l’activité humaine transforme la planète à l’échelle géologique — l’œuvre s’articule autour de ma théorie de création, « l’Anthropoïèsis mésologique »2. Elle est portée par une interrogation poignante : quel rôle une intervention artistique, en tant qu’acte éphémère, peut-elle jouer face aux problématiques locales ?

 
 
1. Au Japon, un terrain vague non entretenu est souvent perçu comme un problème d’hygiène et de sécurité (risques d’incendie, nuisances, prolifération d’insectes).

2. Anthropoïèsis mésologique est un néologisme élaboré durant mon séjour en France, combinant l’anthropologie et la poïésis (acte de production/création). Ce concept considère la pratique créatrice comme un processus de co-genèse entre l’humain et le milieu (milieu). Créer implique une intervention matérielle susceptible d’entraîner destruction ou exploitation, mais également de produire de nouvelles conditions environnementales et de reconfigurer le milieu. Dans ce processus, transformer le milieu signifie aussi se transformer soi-même. Le milieu n’est pas une donnée fixe : il constitue un champ relationnel en perpétuelle formation par l’interaction entre l’humain et son environnement. Dans cette œuvre, le terme « mésologique » désigne précisément cette structure de co-génération.


 
 

Sens du lieu

1995
Même après la disparition des traces,
les couleurs s’enracinent dans l’herbe et les hommes.

La terre tremble, se disperse,
le vent la fait respirer,
entrelaçant un vast espace.

Monono nare (C’est ce qui devient)

Comment les chasseurs-cueilleurs ont-ils enraciné leurs pas,
tissé leurs mots,
raconté leur milieu ?

Le gigantesque lac Texcoco entièrement drainé,
la chaîne du Rokko taillée et extraite.

Face aux temps géologiques,
la littératie de la création et de la destruction
s’évanouit en une seconde.

Dans un milieu inconnu,
proclamer l’art,
n’est-ce qu’un souffle éphémère,
ou un caméléon érodé par la société ?

Après un long mûrissement,
le bourgeon de l’agave est tranchée,
pour son nectar sucré recueilli,
et la terre du ciel fermente.

Shishite naru (Ce qui devient après la mort)

La mort s’accumule sur la terre,
et ceux qui l’exhument
aspirent aux traces sans forme.

Comme le Sisyphe des herbes sauvages,
de quoi vit et de quoi meurt ce lieu ?
Ce que l’on perçoit,
c’est la forme d’un geste tracé,

une empreinte entre ciel et terre.


Juillet 2023 à Kobe,
Masahiro Suzuki

  場所の感性

1995年
跡形消えてなお
草木や人に根づく色
 
地は揺れちり
風は土を呼吸させ
大きな間を織りなす

もののなれ

採取狩猟民はどう根を張り
ことばを紡ぎ
風土を語ったのか

水を抜かれた巨大なテスココ湖
削り崩された六甲山脈

地史を目の前に
創作と破壊のリテラシーが秒で気絶する

知らぬ地で
芸術と謳うのは
単なる微風か
社会に風化したカメレオンか

長く育んだ
竜舌蘭のつぼみを切り落とし
甘い蜜を得て
空土は発酵する

ししてなる

地には死が散り積もり
死を掘り出すものは
形のない痕跡に憧憬する

野草のシーシュポスのように
この場所は何に生き何に死ぬのか
感じるのは何かがあったという

空と土の跡
 
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