Marine PAGÈS 

 
 
 
 
Vues de l’exposition NONEFINITA, galerie Bernard Jordan, Paris, 2022
Photographies Aurelien Molle
 
NONEFINITA

Quand on feuillette les carnets de Marine Pagès, on y trouve des notes et des dessins, mais aussi des citations. C’est ainsi qu’elle m’a fait part d’écrits de Richard Serra portant sur le poids des formes. Il affirme qu’« il est évident que les formes suggèrent le poids, la masse et le volume » ; puis, plus loin : « Le seul moyen de soutenir un certain poids dans les limites d’un espace donné, c’est de définir la forme du dessin en relation directe avec le sol, le mur, les angles et le plafond de l’espace. » Il est frappant de voir à quel point ces propos résonnent de la pratique de Marine Pagès. En effet, quand elle réalise les œuvres de la série à tiroirs Les Intermédiaires, dont le grand dessin Les Intermédiaires – Debout (2021-2022) présenté ici fait partie, c’est toujours en considérant la feuille comme un espace physique. Les lignes y créent une structure en tension, jouant des forces, des poids et des contrepoids, et s’appuyant sur un cadre invisible qui fait office de sol, de mur, d’angles et de plafond au sein de la feuille de papier. Ce dessin clos une petite série de trois grandes gouaches qui fonctionnent ensemble, sans pour autant être un triptyque, réalisées sur des papiers préparés de nombreux jus d’encre, dans une recherche de vibration colorée. Il représente une structure de lignes doublées avec un décalage (selon le principe de l’ensemble des dizaines – centaines ? – de dessins qui composent Les Intermédiaires), instaurant, de part sa taille monumentale, un rapport physique au corps du spectateur. On rentre dedans, d’autant qu’il est simplement accroché au mur à l’aide d’aimants, sans cadre, dans un rapport direct aux lignes et aux couleurs.

Le pendant de cette pièce lui fait face, avec les deux grandes Formes molles (2022) installées sur le mur opposé. Là encore, les lignes sont construites dans une logique d’équilibre, mais de manière empirique. En effet, si Marine Pagès réalise des dessins préparatoires pour trouver ces formes qu’elle construit ensuite à l’aide de bandes de papier colorées, la tension – donnée par les clous qui les fixent au mur – permet que les lignes se tiennent les unes aux autres, mais pas toujours comme elle l’avait prévu sur son dessin initial. Car « il faut que ça tienne », c’est-à-dire que cela corresponde à une certaine idée qu’elle se fait de ce qui se trame entre les lignes, de leur équilibre et de leur poids, on y revient. Non pas dessinées sur papier mais papier elles-mêmes, l’artiste les réalise avec l’intuition de quelque chose qui repose, et qui se repose. Elle cherche des rapports d’échelle, une cohésion entre les courbes et les droites, une tension qui permette au papier de tomber avec justesse et, grâce à son poids, en toute autonomie pour laisser la gravité agir.

Une troisième série est présentée dans l’exposition, HeyPfiouHmmPafSnifArghBofAieHeuWhaouGrrrEuhHiii (depuis 2020). Ici, les lignes se répètent et s’entrecroisent sur des fonds colorés, mais, surtout, elles s’empilent et se mettent en abîme. Quand on y regarde de près, un lien apparaît entre elles : il s’agit de lettres qui, plutôt que s’organiser en mots, forment des onomatopées. Si le rapport au corps est là aussi très présent, il est cette fois de l’ordre du symbolique. Les onomatopées écrites sont des sons potentiels qui manifestent, quand elles sont dites, la joie, le plaisir, mais aussi la surprise voire la stupeur, la confusion… bref, des émotions physiques. Pour tisser le fil des citations trouvées dans les carnets de Marine Pagès, voici un extrait d’un texte de l’anthropologue et dramaturge Yoann Moreau sur le lien entre catastrophes et onomatopées : « Ce qui sort de la bouche des personnes confrontées à des situations subies […] relève plutôt du régime sonore (« Oh ! », « Ah ! ») que du champ sémantique. Elles expriment le fait que quelque chose arrive en rupture avec la normalité et le naturel, par une rupture dans la grammaire et l’usage ordinaire du langage. » Chez l’artiste, il s’agit de concepts de sons dessinés sans toujours être définis, dans la mesure où certaines onomatopées sont juste amorcées ; si elles étaient continuées par la répétition de l’une de leurs lettres, elles pourraient aller vers un sens ou un autre, par exemple, un « HM » peut devenir « HMM » (il y a un problème) ou « HMMM » (c’est bon). Inspirés des lignes architecturées des fenêtres d’un bâtiment de style Art Déco à Bruxelles, ces dessins forment une sorte de langage non grammatical, asémique, mais qui demeure paradoxalement lisible, surtout quand ils sont installés en ligne comme ici.

Cette exposition, NONEFINITA, rassemble des œuvres récentes, datant de 2020 à 2022, issues de séries toujours en cours. Son titre lu en italien, NON E FINITA, suggère l’idée d’une histoire en train de s’écrire. Il y a pour Marine Pagès la distance de cette langue étrangère qu’elle aime, mais dont elle ne parle que des rudiments, et, si c’est une phrase, elle lui retire ses espaces pour en faire une quasi onomatopée.

Johana Carrier, février 2022.
Texte écrit à l’occasion de l’exposition NONEFINITA, galerie Bernard Jordan, Paris, 3mars-18 avril 2022

 
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