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Nicolas NICOLINI 

Yassemeqk en direct live 2014
Yassemeqk collectif, festival Bomb War, Dubrovnik
 
 
 
 
 
 
Yassemeqk en direct live 2014
Yassemeqk collectif, festival Bomb War, Dubrovnik



Mes impressions ragusiennes :
Pour moi, tout a commencé déjà avant d'arriver là bas. Se retrouver à St Georges de Reuns, faire le trajet jusqu'à Chamalot, se retrouver à plus encore là bas, reparler de tout ça.
Puis on est partis de Chamalot à cinq, ces mêmes cinq qui allaient faire Dubro.
À la moitié du trajet, on a fait une pause sur une aire d'autoroute. C'est là que dans mon esprit le voyage vers cette performance commençait. Là, nous tous, sur cette aire d'autoroute on se doutait de ce qui pouvait se passer. Mais on était loin de savoir ce que tout allait réellement être.
S'organiser pour partir, tout charger. Faire un trajet de 23h d'une traite. Un trajet dur. Comme un passage dans une sorte de tube spatio-temporel.

Un voyage comme un rêve.
Car passer les grandes montagnes, longer des villes Italiennes aux noms Dantesques, tourner sur le périphérique de Trieste qui monte et qui descend, croiser les biches de la nuit en Slovénie, rouler au milieu de la forêt Croate pendant des heures, voir le soleil se lever sur la côte Dalmate au matin, s'arrêter pisser face à des fontaines qui arrosent des pastèques, finalement zigzaguer entre des bus de touristes.
Car tout ça, ça ressemble à un tube spatio-temporel.

Là se poser un peu à Dubrovnik. Savoir que c'est beau, savoir que c'est chaud.
Se rendre compte que à Dubrovnik, comme dans beaucoup d'endroits où il fait chaud, il est dur de travailler, parce que les gens de là ne bossent pas trop l'aprèm, que ils sont un peu mous, que ça m'énerve mais que je ne peut pas leur reprocher car je suis dans le même état.
Puis stresser pas mal, car on est mal organisé, car on manque de pas mal de choses, que tout est incertain. Penser ne pas pouvoir finir mes décors. Avoir peur de porter les costumes de Juliette sur toute une journée, avoir peur de ne pas pouvoir apprendre par cœur un texte de Victoire, avoir peur que Nico n'ai pas le matériel nécéssaire, avoir peur que Clément ne puisse pas mettre en place ce qu'il avait à l'esprit.
Se défoncer. Se dire que la petite pièce surchauffée dans laquelle je monte les décors est une sorte d'enfer. Mais que je l'ai choisi cet enfer. Que j'aime bien souffrir au fond. Que je serait d'autant plus fier si ça marche. Boire de l'eau. Travailler. Finir la journée, picoler, voir les autres avoir avancé, dormir, recommencer le lendemain.

Viens le Jour J, le D-Day, le jour le plus long.
Yassemeqk débarque en direct live sur Dubrovnik. On se costume. On commence à installer l'expo, le lieu de la performance.
Claqué je m'endors. Dans mon costume d'indien. Pour me rendre compte que pendant mon sommeil, j'avais été une sorte de sculpture vivante, dans une vitrine, pour une centaine de touristes-plagistes.
Se rappeler au réveil ce jeu vidéo : Tropico. On construit une ville. Fermes, élevages, industries. À la fin, but ultime, gagner des ronds sans rien faire. Moyen simple, faire venir des touristes. Mais lesquels ?Au choix, touristes-familiaux, touristes-écolos, touristes-plagistes, touristes-culturels. Je me rends compte que le grand bonhomme qui gère tout ça à Dubro n'a pas fait un choix qui nous arrange vraiment. Stresser encore pour ça, mais au fond on l'a choisi, on le savait un peu, ça ne sera que plus intéressant.

L'heure approche, l'estomac se noue, tout me semble naze et déplacé.
Mon rôle sera de débarquer d'on ne sait où, peu après le démarrage de l'action. C’est pourquoi je dois aller me cacher sur la plage à l'arrière du lieu d'expo. C'est un peu chiant, mais au final ça m'arrange. Je m'assois sur un rocher. J'y suis entouré de gens en maillot de bain. Leur peau salée qui rôti au soleil me fait penser aux poulets qui tournent sur les broches au marché.
Moi, toujours à moitié Roch Voisine, à moitié Justin Bieber, à moitié indien, à moitié performeur itinérant. Là au milieu.
Je n'ai plus le choix. Je ne suis plus un mec décalé qui se balade en ville. Je ne suis plus « un mec qui a perdu un pari » comme me l'a dit au matin ce mec qui d'habitude me vend une excursion en canoë. Aux yeux des poulets qui rôtissent, je suis un fou. Mais j'en rit, j'aime ça.
De Clément, je reçoit le signe convenu pour mon arrivée. Son sifflement retenti sur la plage. Tout le monde se retourne. Mais il n'y a que moi, l'indien, qui ai compris. Je me lève, je ferme mon livre, j’enfile mes plumes. Et j'y vais.

J'ai débarqué dans une performance qui n'en était pas une. Un happening qui n'en étais pas un. Un direct live pas complètement improvisé.
J'ai fait ce que j'avais à faire. Un duel style western face à Victoire. Puis comme indiqué par Mr. Klemski, le chorégraphe, me balader en faisant mine de m’intéresser aux choses de façon distante.
J'élargi le périmètre de la performance en allant m'acheter une bière à l'épicerie Pemo d'au dessus. La caissière refuse de me parler anglais. Comment quelqu'un qui n'est pas d'ici pourrait seulement avoir l'idée de s'habiller comme ça ? Je me pose avec les plagistes qui nous regardent de la corniche surplombante. Je les imite, me mets à leur place.

Je comprend qu'on est en train de faire un truc qui claque. Car sous cet angle, ce que je vois, ça claque.
Pendant 30 secondes je suis fier. Je vous vois tous là en bas, vous avez l'air de jobards, mais c'est sérieux et ça claque. Je sens que les gens autour de moi se disent la même chose.
Pendant 30 secondes je suis fier. On est les seuls à ne pas s'être cachés dans cette micro cour, séparés de la vraie vie par une grille et un mur. Non, nous on est là, au milieu de tout. À la croisée de la rue et de la galerie, à mi chemin entre la plage et la vieille ville touristique. Je me dis qu'au centre de cette rose des vents, Yassemeqk a baissé son froc et y a posé sa grosse paire de couilles. Je sens que les gens autour de moi se disent la même chose.

Une américaine vient voir un indien. Elle me dit : « C'est génial ce que vous faites. »
Je lui fait un signe sympathique et je redescend avec les autres jobards, car c'est là qu'est ma place.

L'action organisée se poursuit, elle s'achève, les gens nous suivent dans le décor, ils se laissent prendre en photo. Ils nous suivent dans une petite pièce. Ils se voient en photo.

On laisse redescendre la pression un peu. Les gens ne savent pas si on a fini. Nous, on a le doute. Et c'est très bien.
On sait qu'on va commencer à faire des conneries. Taper dans les mains, manger du carton, picoler, danser avec les gens.

La journée prend fin. On traverse la vieille ville, sacs de matos sur le dos, en costume. On est des originaux fatigués. Montreurs d'ours en fin de carrière. Je dormirais bien cette nuit c'est sûr.

Comme pour tout ce que je crée, comme pour tout ce que nous créons ensemble, il me faut ressentir du plaisir.
Au moment le plus important je l'ai ressenti. Je vous remercie d'avoir été là à ce moment. J’espère que vous l'avez ressenti aussi.

Vive Raguse libre, vive le parti, vivent les partisans, vive Yassemeqk !

EPILOGUE :
Se rendre compte, que passé la performance, on était cinq, que même tout seul on pensait qu'on était cinq. Quitter de nuit St Georges, après que Juliette m'ai dit : « Tu vas faire cinq malheureux ». Alors que vous n'étiez plus que quatre. J'ai voulu le relever sur le coup. Mais ça aurait brisé la poésie de l'instant. Si je l'avais relevé vous auriez réalisé que vous n'étiez plus que quatre. Or je préférais que nous restions cinq malgré mon départ.

Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort
Nous nous vîmes trois mille arrivant au port.
Pierre Corneille, Le Cid.

Texte de Mathias Schech

 
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