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ARTISTES
DE A à Z


André MÉRIAN 

Avant travaux 2007
Photographie couleur

Avant travaux 2007
Photographie couleur

Avant travaux 2007
Photographie couleur

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Série « Avant Travaux »
Couvent Saint-François – Bastia 2007

Les nombreuses déterminations historiques qui ont conduit à la définition de l’objectivité en photographie pèse fortement sur les pratiques contemporaines.
Difficile aujourd’hui de vouloir attester d’un lieu, d’un site, sans se confronter aux idéaux autrefois développés par les héros de ce style ; au premier rang duquel il convient de citer les Becher et leurs émules allemands.
Or, la pratique d’André Mérian est tout aussi objective, ou plus exactement, son propos dépasse de loin les contraintes liées à ce type de photographie.
Evidemment, les images qu’il produit en possèdent nombres de caractéristiques et d’attributs. Généralement, ses images sont frontales. Que ce soit la vue d’un lit abandonné, défait par le temps, que ce soit également un couloir envahi de gravats et dont le plafond s’effondre, toutes ces photographies exposent un motif parfaitement cadré. Ce qui est  au centre de l’image semble le sujet même de la photographie.
Quant à la périphérie, elle maintient la cohérence de l’ensemble tout en donnant son contexte. Aucune disjonction n’est donc perceptible. C’est un état des lieux qui nous est offert. Même la prise de vue renonce à toute volonté de jouer avec la perspective.
L’œil du photographe se situe au milieu de l’espace, ni trop haut, ni trop bas, nous entraînant ainsi dans l’image. Ce qu’André Mérian enregistre est ce que nous aurions pu voir.
Ces simples caractéristiques, véritables poncifs de la photographie objective, constituent en fait de fausses pistes. L’objectivité, puisqu’il faut employer le mot, cette objectivité est  donc autre, sans doute plus distanciée.
Surtout, elle porte en elle, visible dans le cadrage, la conscience des impasses qu’un tel sujet convoque nécessairement. Inventorier, puisqu’il faut employer le mot, cette objectivité est donc autre, sans doute plus distanciée.
Surtout, elle porte en elle, visible dans le cadrage, la conscience des impasses qu’un tel sujet convoque nécessairement. Inventorier un lieu n’est jamais aisé surtout si celui-ci est en mutation, hésitant dans une déchéance définitive et la promesse d’une réhabilitation. La tache aurait aussi été plus aisée si le bâtiment n’occupait pas une telle charge émotive dans l’esprit des habitants. Il faut toujours se méfier de la mémoire collective.
Elle façonne, modifie les espaces aussi radicalement qu’u architecte. Immédiatement, dès ses premiers pas, André Mérian savait qu’il lui fallait se jouer de cette donnée et éviteer de percevoir dans les ruines des salles à l’abandon les vestiges d’une splendeur passée.
Or, que représentent ces images ? Des strates historiques, des reste fragmentaires des divers occupants des lieux.
Ici, quelques cloisons écroulées si typiques des administrations de l’Etat ; là les traces des déprédations occasionnées par des squatters. L’adresse d’André Mérian est de les présenter pour ce qu’ils sont : des leurres. Toutes ces couches, tous ces objets, ces gravats, ces accumulations de déchets sont passagers. Seul subsiste leur cadre : cette imposante architecture du XVIe siècle. La très grande force de ces images réside justement dans cette confrontation, confrontation entre une architecture de toute beauté et les strates de son histoire. Mais une telle confrontation se doit d’éviter certaines facilités. Non pas en donnant une autorité et une force plastique à ces vestiges éphémères. Désormais, ils se présentent comme des combinaisons aléatoires et presque fortuites de formes, de choses qui par la magie du cadrage s’organisent en monde.
La temporalité des ce photographies est autre. Elles ne sont pas des documents d’un « ca à été » si fréquent en photographie mais bien des propositions toujours actuelles, toujours rendues présentes par le regard du spectateur.
Mérian a compris depuis longtemps, et ces travaux sur le paysage le dénotaient déjà, que toute photographie, pour être singulière, doit se présenter comme l’articulation du signe sur l’image, du récit sur la chose représentée.
Ici, ces images s’offrent donc comme une suite de tableaux presque fictionnels tant leurs éléments semblent trop parfaitement organisés, ou en tout cas proche d’une esthétique défendue par l’art contemporain, pour n’être que de simples trace d’un passage.
Il y a indéniablement dans ces photographies une grâce du rebus qui tient autant par sa forme (la composition, l’éclairage, le choix de l’axe de prise de vue) que par sa volonté de ne rien affirmer. Ce qui est là est donc une série de signes et d’objets d’autant magnifiques dans leurs dénuements qu’ils n’existent que par le biais de l’enregistrement photographique.
Par ce biais, ces images s’interrogent sur ce que peut signifier une photographie aujourd’hui. Car telle est la vraie question ! Il ne s’agit en aucun cas d’objectivité.
Au contraire, dans un monde colonisé par le visuel, par les effets médiats, un monde ou le réel et le factice se confondent, tout travail photographique sérieux ne peut faire l’impasse de la question de l’image.
Et c’est en choisissant un lieu clos, en s’installant dans un espace qui ne ressort pas de l’espace public et d’où les humains sont temporairement exclus qu’il expose quelques arrangements de l’histoire du monde.
L’art d’André Mérian se joue donc des lieux communs de la photographie pour investir d’autres territoires, d’autres modes de représentation. C’est ce qui en fait leur fragilité mais aussi leur force souveraine.

Damien Sausset
Historien de l’Art, journaliste, commissaire d’exposition