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ARTISTES
DE A à Z


Patrice CARRÉ 

Patrice Carré regarde le monde et s'empare de ce qu'il y trouve pour construire des œuvres appartenant à des registres extrêmement variés. Très tôt intéressé par les "diffuseurs sonores", il réalise dès le début de son travail, des sculptures où les enceintes acoustiques sont des motifs à "écoutes multiples" : dès lors, le sonore devient pour lui comme une extension décalée du visible, mais aussi la métaphore de son déploiement selon des cercles concentriques ou (avec une préférence nettement revendiquée par Carré), excentriques !
L'exposition proposée par l'artiste au Frac Languedoc-Roussillon est la première tentative de montrer certaines articulations entre des productions apparemment très différentes les unes des autres. De l'espace de la cuisine à celui de l'atelier du sculpteur, du studio d'enregistrement aux albums de Tintin, des réalités les plus matérielles aux mots et à leur dimension abstraite, des images trafiquées à un objet récupéré au bord de l'eau ou à ceux d'autres "grandes surfaces", le spectateur est invité à suivre des cheminements formels qui se recoupent en des intersections inattendues, témoignant d'un projet artistique et d'une inventivité où la rigueur formelle et la maîtrise s'accompagnent d'une constante légèreté et volonté d'ouverture.
Une série d'images récentes (Off, 2007) introduit l'exposition : il s'agit de prises de vue latérales de haut-parleurs, la membrane tournée vers le bas. Cette collection indéfinie de formes "silencieuses" propose un des motifs que l'on retrouve ailleurs dans l'exposition, mais retourné (haut-parleurs avec membrane tournée vers le haut). Il situe la question de l'espace comme fondamentale et permet de préciser l'idée que s'en fait l'artiste : l'espace est le résultat d'une production active, opérée avec des outils concrets, et il est rendu effectif par "un son" que l'artiste "utilise comme de la matière plastique transparente, parfois un peu rayée". L'espace n'est pas avec Patrice Carré réduit aux simples dimensions bidimensionnelle et tridimensionnelle, il est l'effet de la complexité des sens véhiculés et mêlés par les sons : lorsque l'on déclare vouloir empêcher le son (comme dans Off), on s'aperçoit malgré cela que le son passe encore par le visible, au moyen de la variation des formes qui offrent à leur manière une musique pour l'œil : cette sorte de continuité entre les sens, chacun l'a déjà expérimentée en écoutant par exemple un disque tout en regardant sa pochette. Off décrit alors une expérience paradoxale qui nourrit en permanence l'art de Patrice Carré.
Encadrant Off, deux pièces murales utilisent effectivement de la "matière plastique transparente" pour retenir dans des plaques de bois défoncées, des écrous pour l'une ou des peaux de serpents coupés en longues bandes pour l'autre. Les formes extérieures de ces pièces sont "mouvantes", elles suggèrent de cette façon une extensibilité indéfinie de leur contenu (mais qui n'est pas de même nature que le "all-over" pictural de Pollock). Panneau défoncé aux écrous, 2001, évoque l'écho des cercles concentriques produits par un objet tombé dans une surface d'eau ou à la gravitation des déchets cosmiques tournant sans fin en orbite autour planètes, tandis que Panneau défoncé au python Protools, 2001, fait référence à un logiciel informatique permettant de visualiser des sons en leur donnant une extension horizontale.
Dans le second espace, deux sculptures se font face. L'une est sonore (Sons, 2002), l'autre est, de manière plus classique, un ensemble de plâtres posés sur une table (C'est Pensé en sons, 2003). Le plateau de cette dernière est découpé comme les deux panneaux précédents, c'est-à-dire selon une forme "patatoïde" que l'artiste affectionne particulièrement et qu'il a souvent utilisée dans des dessins. Les formes en plâtre de C'est pensé en sons sont obtenus par le remplissage de banals contenants (seaux, boîtes, bouteilles, pots etc.) qui ont été superposés les uns aux autres sans anticipation du résultat final, et produisant par ce procédé comme des "sons en élévation". L'accumulation sur la table et la matière blanche du plâtre produisent un résultat de son "concentré" (évidemment !), lourd et sourd, proche d'un effet de basse. Au contraire, les enceintes colorées de Sons, agrémentées de la variété formelles d'ampoules électriques achetées dans des magasins de luminaires, et qui semblent s'accoler de manière paradoxale et comique à leurs improbables pieds-socles, offrent des sons diffus et comme vaporisés dans l'espace, qu'elles étendent en nous tirant doucement l'oreille ! Complétant ce subtil duo de figures opposées mais complémentaires, les Sons d'images réalisés cette année montrent d'un côté des haut-parleurs avec des textes, et de l'autre des haut-parleurs avec des images. Textes et images introduisent encore et toujours le bruit du quotidien, la nourriture, les publicités, les slogans, les partis, la culture savante ou populaire, les annonces, les mots d'ordre, les écrans de toutes sortes, le travail, le réel matériel, les conversations de toutes natures, les petits et les gros titres qui forment la rumeur du monde, mais aussi, plus subrepticement, le désagréable ronflement que l'on peut entendre aujourd'hui gonfler dans l'espace public, lorsque l'on a l'oreille un peu fine.
Dans la troisième partie de l'exposition, trois images réalisées en 2006 à partir de l'album Le secret de la Licorne d'Hergé sont proposées comme trois peintures "classiques". Dans ces images reconstituées à partir des dessins, le "son" est intégralement du visible : c'est pourquoi elles sont sans "bulles" (phylactères), étant tellement parlantes qu'elles n'ont pas besoin d'autre chose que de leur puissante luminosité : et elles sont, à dire vrai, suffisamment "hautes en couleur" ! Deux de ces images font bien penser à des scènes de bataille de tableaux classiques ou plus encore cinématographiques, mais le réel des personnages qui se sont prêtés à leur reconstitution est si prégnant et généreux qu'elles mettent en cause la référence culturelle ou artistique pour faire entendre les êtres qui jouent à travers elle avec leurs gueules singulières. Il s'agit donc bien, comme l'indique le titre de la troisième de ces images, d'une "traversée" du cadre figé des images, traversée opérée au moyen du "bruit des humains", qui vient en percer la surface de même qu'un son, trop fort pour être contenu, fait claquer une membrane de haut-parleur ou la toile d'un tableau.
En revenant vers l'entrée de l'exposition et en se dirigeant vers la sortie, le spectateur rencontrera Plaque tournante Pierre Dac, Francis Blanche (2003) : au mur, trois points de suspension noirs peuvent parfois cadrer, si le spectateur se place où il faut, avec les trois cercles percés dans une barre de plexiglas rouge qui tourne sur un axe. Il faut se fixer sur elle pour faire "le point", mais le mouvement conserve constamment un petit écart entre l'objet et les points, un petit hiatus qui signale, rétrospectivement que "le son" comme le sens des oeuvres qui viennent d'être vues n'est jamais parfaitement délimité, qu'il est toujours flouté, poreux, exactement "comme de la matière transparente, parfois un peu rayée".
Enfin, une cassette audio récupérée sur la plage est comme un condensé de cette pensée du monde vaste et de son murmure infini : La mer est une "cassette flottée" qui a été polie par le sel et l'eau et qui, comme un objet volant non identifié, apporte la rumeur de son étrange passage dans l'espace de l'art.

Emmanuel Latreille, directeur du Frac Languedoc-Roussillon

Vues de l'exposition Cercles et Carré, Frac Languedoc Roussillon, Montpellier, 2007

Panneau défoncé au python protools 2001
Médium vernis, polyuréthane

Panneau défoncé aux écrous 2001
Médium laqué, écrous, résine

Off 2007
19 photographies noir et blanc, 24 x 30 cm
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