Fouad BOUCHOUCHA 

« Quitte-moi si tu m'aimes »

Dans un univers où se côtoient voitures de tuning et musique cognitive, pas besoin de références à l'histoire de l'art pour comprendre l'oeuvre de Fouad Bouchoucha. Coller son oreille à un sound system de concert électro serait sans doute plus efficace.
Volume sonore maximum, le coeur palpite, le sol tremble, le travail de Fouad Bouchoucha est puissant. Debout devant un totem d'enceintes, l'artiste tente d'imiter mégaphone à la bouche la fréquence émise par des musiques transcendantales. La performance Hybridsound (2008) a été conçue comme un rituel et dure environ une demi-heure. À fond de décibels, qui pourrait tenir plus longtemps sans s'engourdir ?
L'intensité de certaines oeuvres est telle qu'elles ne peuvent durer que le temps d'une performance. Un événement bref dont la force de frappe rappelle le hit and run, tactique de guerriers Viêt-Cong qui consiste en une attaque éclair de l'ennemi, suivie d'une dispersion subite dans la jungle. Dans le théâtre Grutli de Genève, un ronflement de basses fréquences se dégage d'un échafaudage imposant. Un bruit nocif se fait entendre par intermittence, une sorte de klaxon surpuissant émane de la structure osseuse sertie de néons laiteux, hommage au poème « Squelette » d'Heiner Muller. La performance dure vingt minutes, car encore une fois, qui pourrait tenir plus longtemps ?
Mais Bouchoucha va peu à peu se confronter aux limites de cette puissance sonore. Plutôt que de se rendre prisonnier d'une surenchère infinie, le travail de l'artiste va progressivement chercher à suggérer cette puissance plutôt que de l'exprimer littéralement. Une recherche qui aboutira à la représentation visuelle de ce potentiel sans passer par le son lui-même. Quel cheminement son travail a-t-il suivi pour en arriver là ?
Pour rentrer dans le vif d'un sujet obsédant, rien ne vaut la fuite.

Esprit musicien
À la fois sculpture et performance, Hybridsound incarne les prémices de cette réflexion sur la représentation du potentiel sonore. À l'occasion du festival Pekarnanana en Slovénie, Bouchoucha fabrique un mur de baffles en collaboration avec Yann Gerstberger. La conception du caisson n'est soumise à aucun critère scientifique afin de favoriser incohérences et aberrations sonores émises au cours de la performance. Les proportions totémiques de la sculpture tirent le regard vers le haut, le visiteur est dominé, dépassé. En lien avec ses recherches sur la musique cognitive, l'artiste élabore une composition à partir de musiques transcendantales traditionnelles de Mongolie, d'Haïti, du Maroc. Bouchoucha ne garde que les fréquences pures d'une musique destinée à vous faire accéder aux cieux. L'artiste avoue avoir été très influencé par le livre « L'esprit musicien: la psychologie cognitive de la musique » (1985) de John A. Sloboda qui traite de musique cognitive et de la façon dont le cerveau retranscrit les événements sonores perçus. La performance prend des airs de cérémonie rituelle pour atteindre son point culminant, ultime état de transe.
Bouchoucha constate alors que la sculpture d'Hybridsound pourrait très bien fonctionner sans la performance sonore qui l'accompagne. L'impact visuel suffirait à suggérer l'énergie mise en oeuvre au cours de la performance. En la voyant, on imagine d'emblée les grosses basses, les montées fulgurantes, des accords simples, pas besoin de les entendre. L'oeuvre dégage une intensité potentielle. Dans Hybridsound, l'idée n'est donc pas de retranscrire un signal (comme le haut-parleur du salon) mais de créer une esthétique capable d'imager la puissance sonore sans passer par le son. Pour l'artiste, cette sensation presque fictive et pourtant bien réelle lui rappelle le dessin industriel qu'il a pratiqué pendant plusieurs années : “On passe son temps à dessiner des objets très abstraits sans jamais les voir, du coup on projette leur forme, on imagine leur potentiel” explique-t-il.

Aberration sonore
L'étape suivante de ce cheminement s'oriente vers l'art du tuning dans lequel l'impact esthétique prend lui aussi le pas sur l'impact réel. Le tuning est la projection imaginaire d'une puissance qu'on ne voit jamais à l'oeuvre. Son pouvoir de suggestion donne l'illusion de la vitesse en réalité fantasmée par le biais d'ailerons, néons, grandes roues, etc. Ce n'est pas la puissance du moteur qui compte mais tout ce qu'il y a autour. La vitesse, tout aussi impalpable et immatérielle que le son, repose sur des accessoires décoratifs pour matérialiser l'efficacité.
Les systèmes audio délirants installés dans ces véhicules participent à l'illusion de vitesse et ont la particularité de produire des distorsions et aberrations sonores qui fascinent Bouchoucha. Après avoir soigneusement étudié le sound system de huit voitures de tuning, il organise une performance intitulée Exposition collective (2009) dans la grande salle des colonnes de la Friche de la Belle de Mai à Marseille. Portières et coffres ouverts, les voitures encerclent le chef d'orchestre et exécutent sa composition. Comme dans Hybridsound, la voiture n'est pas l'outil de retranscription d'un signal sonore mais un véritable instrument.

Arrêt cardiaque
Mais Bouchoucha veut aller encore plus loin, quitter tout système de représentation traditionnel lié au son. Utiliser une membrane de haut-parleur est une proposition encore trop littérale selon lui. La performance Percussion (2008) cherchait déjà dans cette direction puisqu'il avait percé la dalle de béton d'une salle d'exposition avec un marteau piqueur pour la faire vibrer comme une membrane de haut-parleur. Sous la dalle, le vide sanitaire devenu caisse de résonance laissait le son s'échapper vers l'extérieur par les trous d'évacuation.
Pression acoustique : essai n°1 (2009) cristallise l'ultime étape de sa recherche : l'absence totale de matière sonore. “Le son était tellement présent dans mon travail que j'ai dû trouver un moyen de m'en échapper, de passer à un degré supérieur,” confie-t-il. Cette voiture encastrée dans un bloc de béton s'inspire des concours de SPL (Sound Pressure Level) pour voitures de tuning équipées de systèmes sons démesurés. La voiture qui peut générer la plus grosse pression acoustique remporte le concours.
L'équipement est tellement excessif que le volant se retrouve parfois relégué à l'extérieur du véhicule. On ne peut même plus rentrer à l'intérieur au risque d'un arrêt cardiaque. La voiture devient un caisson de basse fatal. Bouchoucha a donc imaginé une caisse de résonance en béton qui permettrait de contenir et de mesurer ce trop plein de puissance : “Il s'agit d'une proposition esthétique de ce que pourrait être la voiture ultime d'un concours SPL.” S'il venait à faire un second essai, il irait encore plus loin, la voiture serait totalement engloutie dans un bloc de béton et laisserait pour seul indice un petit cadran lumineux à l'extérieur. La petite aiguille indiquerait une pression inhumaine que seule l'imagination peut appréhender.

Trop plein
Depuis Pression acoustique, Bouchoucha continue de développer un répertoire de formes générées par le son qu'on retrouve dans certains manuels techniques sur les haut-parleurs. Dans 1000 K (2010), les deux blocs empilés, peints en noir et tenus par une sangle, donnent l'impression d'un objet ultra puissant. Le titre ne précise pas l'unité de mesure, on ne sait pas s'il s'agit de poids, de son ou de vitesse. Le caisson très profond s'inspire en réalité des cavités dessinées par des graves très profonds, des sons qui viennent de la terre.
Artiste de la démesure, Bouchoucha invente une iconographie de la puissance sonore sans passer par le son mais par la forme qu'il peut générer. Au risque de paraître abstraits, ces objets ont une force d'évocation assourdissante, à se demander comment l'artiste parviendra à renchérir sur le silence.

Florence Ostende