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ARTISTES
DE A à Z


Caroline DUCHATELET 

Le paysage arrive avec le désœuvrement, le pas savoir quoi faire. Fraîcheur d’air dans le dos. Il y en a autant derrière que devant. Sentir ce qu’on a dans le dos devant l’envers de la montagne, le sentir avec les yeux qu’on a au bout des doigts, à tâtons et haptique. Posée sur une pierre, la caméra respire. Pompages de diaphragmes. Dilatation. Respire avec le diaphragme. Les parois deviennent des membranes. Si la peau s’étend, recouvre, la caméra, elle effeuille les strates, les décolle légèrement de l’avant-plan, couches superposées d’ombres où vivent quelques lueurs. Les nuages font le même travail que la caméra. Des couches glissent les unes sur les autres. Plus tard, l’outil numérique, en jouant sur les vitesses, favorisera cette pulsation entre apparition et disparition. De la peau à la feuille. Décoller à peine la surface pour faire sentir les dessous.

Une autre sorte de dilatation, c’est le silence. Une autre sorte d’épaisseur, c’est le temps. Une pesée du temps pris dans un laps nommé aurore et ne devant rien à l’épithète homérique. Par rapport à son environnement, le sculpteur cherche une mesure emmétrope, une équidistance entre l’espace et le temps liée à son échelle. Son aurore n’est pas couronnée de gloire mais elle transportere un suspens minimum à très basse tension. On ne peut pas faire autrement qu’associer l’aurore à une pensée du matin chère à Nietzsche et induisant une ferveur tue. L’aurore est poignante. On peut y voir un déchirement. Ici, dans cette vidéo, tout cela est contenu mais pas refroidi. Le titre en forme de date nous prévient de la légèreté de l’éphéméride, encore une feuille. Un jour parmi d’autres que l’attention rassemblée ne monte pas en épingle. Pourtant, le travail de la durée leste ce moment. La durée n’est pas un chiffre, c’est une insistance à rester, à demeurer. Ce qui fait que le temps ne s’évanouit pas dans la brume. Le meilleur cinéma, la meilleure vidéo est celui où on sent le temps passer. Heureusement que les images ralentissent. C’est la sculpture de la durée en guise de montage qui opère la modulation, fait monter et descendre des vagues à l’unisson d’un nuage. Les temps des images mobiles et ceux de la conjugaison sont des leviers de vitesse ou des paliers qui, comme en avion, nous font ressentir les trous d’air. Paysage spasmé. Contempler, c’est descendre lentement dans toutes les sensations physiques qui font recoller le regard au corps. Et parmi ces sensations, les à-coups du cœur.

Frédéric Valabrègue
Extrait de jeudi 16 août, in 2 pièces, édition FRAC-Provence-Alpes-Côte-d'Azur, 2009
(Traduction Caroline Newman + Caroline Duchatelet)

Landscape happens while being at a loose end, not knowing what to do. Freshness of air on one's back. As much behind as in front. Feel what lies behind in front of the mountain's backside, feel it with the eyes on our fingertips, tentative and haptic. Set down on a stone, the camera breathes. Diaphragms pumping. Dilation. Breathe with the diaphragm. Partitions become membranes. If the skin extends, covers up, the camera leafs through the layers, gently detaching them from the foreground, overlaid layers of shadows where a few glimmers dwell. The clouds do the same work as the camera. Layers slide one over another. Later, the digital tool, playing with speed, will enhance this pulsation between appearance and disappearance. From the skin to the leaf. Barely raising the surface bringing to feel what lies underneath.

Another sort of dilation, silence. Another sort of density, time. A weight of time, taken from a lapse named dawn and owing nothing to the Homeric epithet. With regards to his environment, the sculptor seeks an emmetrope measure, equidistant between space and time linked to his dimension. His dawn is not crowned with glory but transports the slightest suspension at a very low tension. One cannot avoid associating dawn to an early morning thought so dear to Nietzsche and inducing a silenced ardour. Dawn is heart rending. It may tear apart. In this video, this is held on, not chilled. The title in the form of a date foretells of the lightness of the torn off calender, just another leaf. One day among others to which the attention brought is not singled out. However, duration weighs upon the moment. Duration is not a number, it is insistence to stay, to linger. That which means time does not just fade into mist. The best cinema, the best video is that where one can feel time go by. Fortunately images slow down. It is the sculpture of duration through editing which brings modulation, creates rises and falls of waves in unison with a cloud. Times of moving pictures and conjugations are speed levers or heights which make us sense, as in an air plane, drops in pressure. Spasmed landscape. To contemplate is to go down slowly into all the physical sensations that bring the eye back to the body. Among these sensations, the heart thumps.

Frédéric Valabrègue

 

 
jeudi 16 août
Plateau de la Sinne, 2007
Film video, 30'
Coproduction : Porte 7, Voyons-voir, art contemporain et territoire, Observatoire du plateau de la Sinne, Conseil artistique à la création PACA, Ville de Marseille

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