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ARTISTES
DE A à Z


Antoine D'AGATA 

Hiver 2000. Oswiecim. Après Berlin et Katowice, Oswiecim est la dernière étape d’un itinéraire improvisé. La proximité m’a décidé à me rendre jusqu’ici. Pendant le trajet, depuis le train, je photographie la campagne polonaise, les routes, les maisons isolées. Le paysage n’accroche pas le regard. Il est imprégné, mais comme en creux. Dépourvu de tragique, mais chargé d’une intimité avec l’Histoire qui me reste inaccessible. Le décalage entre la banalité des apparences et cette charge émotionnelle déforme mon regard, provoque en moi un malaise indéfini, une douleur sourde. Ce que je sais contamine ce que je vois.
Depuis mon arrivée en Pologne, c’est ce même sentiment d’absence, de fait accompli qui m’obsède. Mes premières photographies des abords du camp, faites à travers la vitre du compartiment, ne sont pas innocentes. Elles sont empreintes de cette frustration. La vitesse, la lumière blafarde installent dans les images un flou encore inconscient qui troublera mon regard jusqu’au bout, qui deviendra comme un brouillard intime.
La petite ville d’Oswiecim est quelconque. La lassitude et une vague hostilité voilent le regard de ses habitants. Comme s’ils devaient partager avec les visiteurs, à contrecœur, la même atmosphère empoisonnée. L’ambiguïté de ce premier rapport pervertit plus encore mon appréhension de l’endroit.
Le camp d’Auschwitz est un trou noir. Les bâtiments de pierre, les miradors, les barbelés sont des balises concrètes. Pourtant, je ne peux pas me défaire de mon sentiment d’incompréhension face à ce que je devine de l’horreur. Les seuls points de repère explicites sont les images d’archives que je rephotographie. Je fais le choix de ne pas faire de mise au point. Mes images resteront floues.
Ce qui s’opère, c’est un renoncement. Prétendre documenter n’aurait aucun sens. Cela a été fait avant, pendant, et après la libération du camp. Je ne peux pas photographier le mal. Ce n’est pas une question de morale, mais de pertinence. Je ne peux rendre compte que de ma propre perception du camp qui, conçu comme lieu de mémoire à vocation pédagogique, s’interpose comme un écran. Je dois rendre compte que de mon impuissance à comprendre et à voir.
Le camp est désert. Le sentiment d’intimidation, d’écrasement face à l’architecture concentrationnaire est brutal. Je m’interroge sur la légitimité de ma présence et de mes actes. Est-ce que je profane un sanctuaire ? Quelles images ? Pourquoi des images ? Il y a aussi le sentiment de culpabilité, celui de porter d’avance cette part de responsabilité partagée avec tous. Mais je ne peux que tenter de l’assumer avec mes propres moyens. Tout cela ne me pousse pas, paradoxalement à la retenue mais à des prises de vue physiques, compulsives. Mon parcours est heurté, dans l’urgence, sur le fil de la conscience.
La vérité de ces courts moments se joue dans la distance qui me sépare de la surface des lieux, dans l’incompréhension de leur nature profonde. Je regarde des espaces vides, opaques. Les traces du passé se confondent avec des images qui sont comme des réminiscences du présent.
Plusieurs fois, je tente de photographier les reliques les plus sacrées du camp. Chaque fois, je renonce. Les portraits anthropomorphiques sont une suite sans fin de visages damnés, d’humanité anéantie. Effondrement de la logique, de la pensée.
La nuit vient. Je me résous à partir. Un seul des bâtiments est éclairé. Le camp redevient comme une tombe. Plus loin, des champs de mort, des rails, le vent, le froid.
État d’hébétude dans une cafétéria de la gare d’Oswiecim. Seule image qui reste en moi. Un paysage enneigé. Le monde extérieur photographié depuis le camp. Comme une réconciliation. Construire, se libérer de l’immoralité d’autres systèmes. Tout se dilue. Le silence, complice. Le temps, ennemi. La lumière s’efface. Une certaine force née de ce passage. Des images ; Ne pas laisser s’endormir ces fragments de conscience.

Oswiecim 2002
Pièce unique, 170x273 cm
Collection Marin Karmitz, Paris

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